SITE EN TRAVAUX. Réouverture prochaine

S comme... SOIREES

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 25 septembre 2013



Prochainement, Elvis chante les textes de Michel Houellebecq aux Buveurs d'encre. Accompagnement musical, Keith Richards (sous réserve).



Non content d’être lecteur, boutiquier et même comptable à ses heures, aujourd’hui le libraire se doit d’avoir aussi des talents de G.O. Puisqu’il lui faut proposer à sa clientèle des « événements », selon le terme consacré. C’est la priorité du jour, l’horizon indépassable du commerce culturel indépendant, sa fierté, sa raison d’être face à Amazon, son ADN.

Sans événements, vous passent sous le nez label LIR (équivalent de l’A.O.C pour la librairie indépendante), les sous du CNL (n’oubliez pas que nous sommes des pandas, donc on nous paie parfois une partie des bambous), la considération des éditeurs et de leurs représentants.

Donc, on organise autant qu’on peut. Dix à quinze fois dans l’année, la librairie vous propose de passer nous voir pour autre chose qu’acheter des livres (mais vous pouvez aussi acheter des livres, hein. Carte bleue acceptée).

La question, c’est « Que va-t-on bien pouvoir vous proposer ? » Parce que vous êtes insaisissables. Au bout de neuf ans de pratique, je ne suis pas tellement plus avancé sur ce qui est susceptible de vous faire venir. En gros, je sais que vous aimez la musique et que vous aimez danser. Les deux plus gros succès ont été enregistrés à l’occasion d’une soirée jazz en 2009, et plus récemment, en décembre dernier, pour une rencontre organisée avec Jacques Vassal, qui traduisait un ouvrage de John Lomax consacré aux racines du blues. 40 personnes pour assister à la présentation (même passionnante) du bouquin assez pointu d’un musicologue mort, agrémenté d’un petit concert de blues à la clef ; le traducteur et le libraire étaient tous deux très agréablement surpris par l’affluence.

En même temps, je ne peux pas vous proposer QUE des concerts ou soirées dansantes, sauf à ouvrir une succursale à Joinville-le-pont mais ce n’est pas d’actualité. C’est là où les choses se corsent, parce que finalement vous ne valez pas mieux que les parisiens (d’ailleurs vous êtes parisiens, ne niez pas). Avouons le, le parisien est un drôle de zèbre. Croisé en province (ok, en région, j’ai du mal à m’y faire) il la joue volontiers party animal, du genre à écumer les bars, les cinémas, les musées, les salles de concert jusqu’au bout de la nuit. La réalité est plus pépère, et j’introduirais volontiers une nuance. Le parisien est un noceur virtuel. Il aime bien avoir le choix et la possibilité de sortir. De ce point de vue, il est d’ailleurs comblé car hyper sollicité. Chaque soir, il a de multiples possibilités de sortie entre lesquelles ne pas choisir. C’est vertigineux tout ce qu’il pourrait faire s’il lui prenait l’envie de se bouger. Cela le paralyse, raison pour laquelle, peut-être, il a tendance rester chez lui.

En gros, pour en revenir à ce qui nous intéresse (à ce qui m’intéresse, moi, en tout cas) on arrive à ce paradoxe qu’avec une affiche équivalente, il est plus facile de remplir une librairie dans une préfecture qu’à la capitale. Interrogez n’importe quel éditeur, il vous le confirmera. Je ne doute pas que les comédiens, les musiciens, partagent le même avis.
Je ne juge pas, je constate. D’ailleurs, je suis mal placé pour vous faire des reproches. Perso, je pourrais facilement me faire trois soirées par semaine mais la plupart du temps je préfère rentrer jouer avec mon chat qui a pourtant des jeux super cons (son préféré : me faire monter et descendre les escaliers, et on recommence ; il a dû être adjudant dans une vie antérieure). Je suis parisien, ceci explique donc peut-être cela.

Mais bon, on ne se laisse pas décourager et on continue de vous proposer des trucs variés et je l’espère intéressants. Cette semaine, nous avons reçu David Vann, l’auteur de Sukkwan Island, prix Medicis, pas exactement un inconnu. On était entre 12 et 15 à l’écouter, ce qui n’est pas minable, mais pour un auteur de ce statut j’espérais un peu plus de monde. Les lecteurs et lectrices qui se sont déplacés ont pu profiter de l’auteur, lui causer librement, le toucher, boire des coups avec lui. Comme quoi, le côté confidentiel a aussi ses avantages. Ainsi, les gens qui sont venus étaient-ils très contents. Ceux qui ne sont pas venus aussi, notez bien. Parce que même si vous ne venez pas, vous aimez bien l’idée qu’il se passe des trucs en bas de chez vous et vous nous félicitez pour notre dynamisme. Ca fait chaud au cœur. En même temps, je me dis qu’on pourrait se contenter de faire l’annonce des soirées, ce ferait le même effet pour beaucoup moins de boulot. Mais c’est peut-être que je m’y prends mal pour communiquer, possible. Affichettes en vitrine, flyers en magasin, newsletters et même comble de la modernitude la page facebook (on en a deux, je n’ai pas trop réussi à comprendre pourquoi). Les retombées modestes du media en termes de participation ne sont pas tellement de nature à me réconcilier avec cet outil aussi chronophage qu’inutile. Essaie Twitter, me dis un copain comme il me conseillerait le dernier régime à la mode. Mais bof, j’y crois moyen. Je me dis que je vais plutôt mettre le paquet sur le buffet.

Tiens, cela me fait penser que la bouffe, c’est justement le thème de la prochaine soirée à venir, vendredi 4 octobre 2013. Ne reculant devant aucun sacrifice pour vous faire sortir de votre tanière, la librairie vous propose de vous initier à l’entomophagie. Ce n’est pas sale et vous pouvez amener votre conjoint.

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C COMME CADEAU

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 10 juin 2013



Plaisir d'offrir, joie de recevoir un livre. Ou pire.



Un nombre non négligeable d’entre vous rentre à la librairie avec la ferme intention de ressortir avec un livre dûment empaqueté dans un papier coloré ; Noël, anniversaires, fêtes des mères et des pères, un livre reste une excellente idée de cadeau, je suis bien d’accord avec vous, c’est chic et rarement bouchonné. Et pour saluer cette louable initiative, nous n’hésitons pas, lorsque vous passez à la caisse, à vous offrir à vous aussi un petit cadeau, puisque vraiment, vous l’avez mérité.

Ce n’est pas que je suis pingre, mais ces petits cadeaux ne me coûtent pas grand-chose ; d’ailleurs on s’en attribue l’initiative, mais il faut bien reconnaître que derrière tout cela, ce sont les éditeurs. Qui d’ailleurs font des pieds et des mains pour se faire remarquer ; et comme toute bonne idée, quand on finit par en faire trop, c’est le grand n’importe quoi. L’idée de base, c’est de mettre en valeur le fond d’un catalogue, proposer aux libraires de commander un certain nombre de titres du dit catalogue et de proposer une prime au client. Mais j’ai une dent, presque un dentier même, contre les marketteux du livre qui pondent opérations commerciales sur opérations commerciales avec cadeau bonux en prime. La bonne idée classique, c’est le 3 pour le prix de 2 ; si vous achetez deux livres, on vous en offre un gratuit. Vous êtes censé faire mouche, surtout quand c’est une nouvelle inédite, ou un classique qui fait toujours plaisir. Par contre, les lots de gratuits contiennent toujours un vilain petit canard, un bouquin qu’on a honte de proposer au client. Du coup il me reste dans un coin de la caisse bon nombre d’obscurs titres de pédopsy ou d’un roman mineur d’un auteur qu’on classerait déjà bien en seconde zone…

On vous distribue aussi allègrement carnets et stylos estampillés par l’un ou l’autre des éditeurs, qui encouragent ainsi les vocations d’écrivain. Et puis en début d’année on vous arrose de calendriers et autres agendas, qui permettent aux éditeurs de se rappeler à votre bon souvenir toute l’année. On a aussi eu des bougies, pour ceux qui aiment lire à l’ancienne, des badges à message (j’attends avec impatience le retour du pin’s). D’autres éditeurs visent leur lectorat féminin à coup de cabas, de trousses, de pochettes et autres sacs ; la fashion week de l’édition ne devrait pas tarder à pouvoir être organisée. A noter qu’un représentant s’est durablement attiré les foudres des filles de l’équipe en refusant de nous envoyer des pochettes trop mignonnes parce que nous ne faisions pas l’opération correspondante. Rappelons qu’à de nombreuses occasions nous recevons sans avoir rien demandé toutes ces merveilles venues d’Asie…

En été on s’est souvent retrouvé avec d’improbables objets promotionnels cherchant à attirer le chaland impatient de se jeter sur le sable chaud : nous avons pu lui offrir des tongs, des nattes de plage, des paréos, des pare-soleil. Il y avait même eu, il y a des années, le string léopard. Mais si ; c’était du second degré, hein, pour le Chat. Quelques suggestions pour étendre l’éventail : l’huile de monoï, la bouée canard, le bob (Gallimard, au lieu de Ricard ou Cochonou, ce serait follement classe) ou alors la paire de moufles ou le cache-oreille pour les vacances au ski. Et la grosse tendance de l’année, c’était le mug ; à quand la théière ? Rappelons aussi quelques réalisations de créatifs débridés : les opérations polars avec comme cadeau le tablier de cuisine/boucher/serial killer, ou le bac à glaçons avec glaçons en forme de tête de mort.

Notre malle aux trésors recèle aussi d’affiches ; une excellente idée, lorsqu’il s’agit d’auteurs de bandes dessinées ou d’albums jeunesse, mais néanmoins plus difficile à caser lorsqu’il s’agit de littérature. Difficile de trouver un mur prêt à revêtir le trombinoscope de la rentrée littéraire par exemple…

Pour les marmots, on peut se targuer de leur offrir des tas de broutilles extrêmement stimulantes : des barrettes, des bracelets, des autocollants, des magnets, des décalcomanies, des carnets d’énigmes, des porte-clés-lampe-torche… de quoi faire pâlir d’envie les créatifs de Pif Gadget donc.

Saluons aussi le phénomène de réciprocité ; on vous offre des cadeaux, mais vous nous en faites aussi, bande de généreux clients. Et vous penchez pour votre part pour les nourritures terrestres. Nous recevons régulièrement des chocolats et autres friandises, rapport à notre âme d’enfant ; je pense à une cliente qui doit nous soupçonner d’être hypoglycémiques et qui nous offre Rocher Suchard sur Bounty. Certains nous apporte des gâteaux (hum… la tarte aux fraises d’Océane), ou le goûter. Et, pour le moins original, on nous a aussi offert du pâté maison. Dur de garder la ligne dans ce métier.

Dernière offrande en date : un savon. Vous pourrez me serrer la main en toute sérénité désormais.

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S comme... STAGIAIRE

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 26 mars 2013



Des jeunes qui-n'en-veulent, on en veut !



Puisque grâce à la magie de l’internet, l’audience de ce site déborde aujourd’hui des limites du 19ème arrondissement, qu’elle s’étend de l’autre côté du périphérique et atteint des contrées sauvages et reculées, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler à ceux et celles qui nous connaissent par l’entremise de ce blog que notre librairie est cernée par les collèges.

De ce fait, nous constituons une cible de choix pour les élèves des classes de 3ème, lors de la grande transhumance annuelle qui les mène de commerce en bureau à la recherche d’un lieu d’accueil où réaliser le fameux « stage en entreprise », avatar moderne du service national, puisque l’ensemble d’une classe d’âge y est soumis .

Rappelons en quelques mots le principe de ce stage. Le collégien(ne) de 3ème est cruellement arraché(e) à son smartphone pour être plongé(e) dans le grand bain de la vie professionnelle, histoire d’y tremper un orteil pour voir l’effet que ça fait. L’immersion dure une semaine et doit permettre au collégien de prendre conscience du quotidien d’une entreprise. Arriver à peu près à l’heure, ne pas occuper la chaise du chef à la place du chef, tenir la porte aux vieilles dames, apprendre à partager ses Petits Lus, le genre de choses qui fait de nous des êtres civilisés.


La difficile sélection des stagiaires

Avec le nombre de demandes que nous recevons tout au long de l’année (avec un pic en février) nous pourrions sans problème pratiquer l’élevage industriel de stagiaires en batterie, ce qui toutefois n’entre pas dans nos projets, pas tant que l’Union Européenne ne proposera pas des subventions au moins égales à celle offertes pour l’élevage des bêtes à cornes. Dès lors se pose la question : quel collégien prendre et sur quels critères faire ce choix ? Comme demander un CV à des gamins de 13 ans ou faire passer des entretiens d’embauche me semble légèrement grotesque, c’est la bonne vieille méthode du « premier arrivé, premier servi » qui s’applique dans toute sa rigueur. Ce qui en définitive n’est pas plus ridicule que la graphologie, la numérologie, l’astrologie ou la dernière lubie à la mode que les cabinets de recrutement facturent à prix d’or à leurs crédules clients. Par rapport aux techniques précitées, mon système a l’avantage de l’antériorité puisqu’il fut utilisé dès le 6ème siècle par l’Empereur Anastase qui désigna ainsi son successeur, lequel ne s’avéra pas pire qu’un autre (*). Pour être tout à fait honnête, reconnaissons que ce système efficace et juste n’exclut pas une judicieuse dose de piston, pratiqué pour des raisons familiales, amicales ou même commerciales. Mais n’est-il pas justement formulé sur les documents de liaison que me remettent les collégiens que le stage doit permettre de leur donner « une première approche de la vie en entreprise » ? Qui prétendra sérieusement qu’une bonne compréhension du principe du piston aille à l’encontre de cet objectif pédagogique ?

Le choix cruel étant fait, c’est en moyenne trois stagiaires de 3ème que nous accueillons chaque année. Nous venons ce mois-ci de « finir » ce qui doit être le vingt-deux ou vingt-troisième stagiaire et attendons la prochaine de pied ferme.


23, c’est un nombre suffisant, me semble-t-il, pour tirer quelques leçons, dégager des constantes et essayer de proposer une petite typologie.


L’ingénu(e). C’est plutôt un garçon, et il habite à moins de 5 minutes de la librairie. C’est d’ailleurs pour le côté pratique qu’il a posé sa candidature. Une raison qui en vaut une autre et qu’il donne en toute innocence. Et puis, la librairie, c’est moins dangereux que la boucherie et moins salissant. D’ailleurs la boucherie ne prend pas de stagiaire. Il le sait car il s’est fait les magasins de la rue un par un, et que le boucher, c’est justement notre voisin. Si nous le refusons, l’ingénu poussera jusqu’au pressing d’à côté. La persévérance est une de ses qualités. De même que l’honnêteté. L’ingénu n’essaie pas de se faire passer pour le lecteur forcené qu’il n’est pas, mais vu qu’il se trouve maintenant dans une librairie et qu’il a bon esprit, il est bien décidé à s’intéresser à la vie de notre petit commerce. Il ne rechigne à aucune tâche, et peut même se révéler tout à fait intéressé. Il en est alors le premier surpris. Sa tâche préférée : le classement des mangas par numéro, la vérification des stocks de mangas, qu’il accomplit avec zèle et sérieux. Il est content d’arriver le lundi et tout aussi content de repartir le vendredi. L’un dans l’autre, tout le monde, stagiaire et libraires a passé un agréable moment. La famille des ingénus constitue le gros des troupes de stagiaires, la majorité silencieuse.

Le dilettante. En règle générale, le stage de 3ème a lieu juste avant les vacances. Mais pour le dilettante, le stage de 3ème c’est déjà les vacances. Je dis le dilettante, car si la version féminine existe, nous ne l’avons pas encore rencontrée. Le dilettante est plus sûr de lui que l’ingénu, ce qu’on vérifie par sa maîtrise précoce du pipeau, pratique qu’il portera à la hauteur d’un art dans quelques années, par la fréquentation d’une école de commerce. Le dilettante nous a choisi entre toutes les possibilités qui s’offraient à lui, et n’envisageait pas un instant de faire son stage dans un autre endroit, parce ce que nous le valons bien. C’est en tout cas ce qu’il nous dit en déposant sa candidature. La tâche préférée du dilettante est de tenir la caisse. C’est ce qui lui paraît le plus proche du rôle qu’il mérite : chef d’orchestre, en pleine lumière. Tenir la caisse offre l’avantage non négligeable de lui permettre d’utiliser la douchette-scanneuse de code-barres dont le maniement est pour lui une source de jeux, de joie et d’étonnement infinis.

La passionnée. C’est toujours une fille. Pas étonnant, car à 13 ou 14 ans, elles représentent au bas mot 90% des lecteurs réguliers. J’entends par lecteur régulier les boloss (**) qui trouvent que les lectures que donne la prof, c’est pas suffisant et trouvent fun de s’envoyer 3 ou 400 pages sans image, sans baston, sans Naruto, sans rien, quoi. La passionnée compte les jours qui la séparent des débuts de son stage, revient plusieurs fois pour être bien sûre qu’on ne l'a pas oubliée. Une fois dans la place, elle n’hésite pas à faire du rab’. On est presque obligés de la mettre dehors le soir. Sa tâche préférée ? Toutes, sans exception. Son objectif, c’est de comprendre notre travail en long, en large et en travers. D’où une incessante batterie de questions. Avec elle, c’est bien simple, c’est nous qui avons l’impression de passer un examen.

L’expert. Si les petits cochons ne le mangent pas en route, il entrera à Polytechnique un jour, car il a déjà compris le mot d’ordre de cette noble institution « La première fois tu m’expliques, la fois suivante c’est moi qui te dis comment faire ». Avec lui ou avec elle, vous bénéficiez d’un consultant à l’oeil. Libre à vous d’en tirer parti, il est là pour cela. Il n’hésite pas à vous conseiller dans votre stratégie d’achat, à interrompre le représentant qui présente ses nouveautés, « Pourquoi tu prends pas ce bouquin ? ça a l’air très bien ». L’expert est en général ravi de son stage et il ne doute pas que ce fut un grand moment pour nous. Au moment de vous quitter, il a tout de même un petit pincement au cœur : comment diable allez-vous bien faire pour vous en sortir sans lui ?

Je m’en voudrais de terminer ce petit laïus sans vous entretenir d’un phénomène curieux mais que j’observe de manière systématique. Je crois utile de préciser que je ne fais pas partie des vieux schnocks sortis de l’école depuis 30 ans et qui critiquent toute nouveauté et disent systématiquement que c’était mieux avant (moi, je me contente de penser que c’était mieux avant). Mais bon, il faut le dire, il faut l’écrire, les choses filent en quenouille.

Je ne parle pas de l’orthographe, bien sûr, qui n’est qu’une survivance rigolote et un peu désuète, un peu comme la pince à sucre, c’est amusant mais on peut vivre sans. De toute manière, je m’empresse de rassurer les parents dont la progéniture fait preuve d’une orthographe créative, on peut faire carrière sans. Même dans l’édition. J’en veux pour preuve les courriels adressés par certains directeurs commerciaux de maisons d’éditions de premier plan, que seules la charité, la crainte de possibles rétorsions commerciales et aussi une certaine forme de lâcheté m’interdisent de nommer. Fermons la parenthèse. C’est de l’ordre alphabétique dont je veux causer. Parce qu’à l’instar du gypaète barbu, il est sérieusement menacé de disparition. Le A, le B ça va, c’est après que ça se complique. Chacun a sa propre idée sur l’ordre à respecter. Ce qui explique le temps que nous mettons à mettre la main sur les commandes (mal) rangées à votre nom dans l’armoire derrière la caisse. On voit des choses surprenantes, vraiment. Mais bon, quand je vois la vitesse avec laquelle ils apprennent à se servir du bouzin informatique qui nous sert à faire à peu près tout, instrument avec lequel j’entretiens encore des relations distantes après bien des années d’utilisation, je fais moins mon malin. Comme quoi, le stage de 3ème, c’est bien utile, et pas que pour les élèves de 3ème.

(*) page 65 de L’écriture du monde, l’excellent roman que François Taillandier vient de faire paraître chez Stock.

(**) une sorte de blaireau 2.0

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P comme ... PANDA

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 21 janvier 2013




Ca pour faire le guignol sur un toboggan, il est doué. Mais pour s'occuper du rayon polar ?



Quand on se retrouve à une soirée avec des trombines inconnues et qu’on se fait des ronds de jambe pour voir si on va danser ensemble le menuet un bout de temps, arrive assez vite sur le tapis la question du « Et tu fais quoi dans la vie ? ». En général, je ne mens pas, et dis la vérité dans toute sa splendeur : je suis libraire. L’avantage indéniable de la chose, c’est que ce métier est rapidement identifiable (une fois évacuée la confusion avec le métier de bibliothécaire tout de même), genre boucher ou postier. Ce n’est pas comme prestataire de services dans une SSII axée sur la programmation, ou digital manager d’une start up. Donc je dis que je suis libraire, et en général on me regarde avec étonnement, un petit soupir attendri (les gens aiment bien les livres, et donc les gens qui bossent dans le livre par contamination, même s’ils ne lisent pas), et le fatal « ça existe encore ? ». C’est là que je me sens comme un panda : on trouve le libraire mignon, mais voué à disparaître.
Haro sur les fausses idées sur le métier de libraire. Non, je ne suis pas un panda. Tout d’abord, nous ne sommes pas en voie de disparition, du moins à Paris. Ce doit être la ville avec la plus importante densité de librairies indépendantes au mètre carré. C’est pas difficile, il y en a partout ; pas autant que des opticiens ou des chausseurs, certes, et sûrement pas aussi rentables, mais quand même on ne peut pas dire qu’on manque de librairies à Paris. Certaines ferment, mais il y a toujours de nouvelles librairies qui s’ouvrent. Et deuxièmement, le libraire ne passe pas ses journées à lire en grignotant du bambou.
Je n’aime pas l’idée du métier en voie de disparition, genre les petits métiers d’autrefois (rémouleur, orgue de barbarie, et toutes ces choses qui sentent la naphtaline) ; je ne vois pas l’intérêt de la chose si c’est pour finir empaillé ; à quoi bon ? ou ce métier a une raison d’être, ou il n’en a plus, et dans ces cas-là pas besoin on coupe le respirateur artificiel. Personnellement, je suis sûre qu’il en a une, alors bon, je me vois plutôt en fier cheval sauvage galopant dans Monument Valley ou en dauphin ondulant parmi le courant. Je ne suis pas un plantigrade paresseux et obèse. J’ai ma fierté.
Je suis tellement fière que je suis toujours un peu offusquée par les gens qui me disent « non, moi, je vais toujours chez un libraire, il faut bien, ils en ont besoin ». Oui on a besoin de clients, sûr que sans eux, on coule, mais les clients ont besoin de nous, hein, faut pas se forcer quand même, je vous rappelle qu’on est utile ; les pandas, c’est joli, mais c’est vrai que ça sert à rien. Alors que la pouliche athlétique elle vous permet de traverser la pampa éditoriale, je le rappelle.
L’année dernière, le zoo de Beauval a fait venir à grands frais et vaste orchestre médiatique deux pandas géants de Chine ; un libraire de Besançon en grande difficulté avait alors lancé sa propre campagne de communication : « un libraire vaut-il un panda ? », montrant par là qu’on investissait beaucoup dans le panda et pas dans la librairie. Vous voyez bien qu’on n’est pas des pandas.

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R comme... REUNION DE RENTREE

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 17 août 2012




Oh monsieur l'éditeur, vous nous avez gâtés.



La librairie est ouverte de 10h à 19h30, comme vous le savez ; vous nous voyez de jour, mais savez-vous ce qui se passe le soir, quand votre libraire sort de sa tanière ? Je voulais raconter une autre tradition de libraire, qui anime ses soirées de printemps : au mois de mai et de juin, c’est le grand bal des éditeurs.

Tout commence par cette histoire de rentrée littéraire, qui affole tant le petit milieu de l’édition. Au printemps, les éditeurs se démènent pour que les journalistes et les libraires lisent leurs livres, et n’hésitent pas à sortir le grand jeu. On reçoit dès le mois d’avril des cartons d’invitation de la part d’un nombre grandissant d’éditeurs. Notons la variété des propositions : petit-déjeuner, brunch, déjeuner, cocktail, dîner, sur un bateau, dans un jardin d’hôtel particulier, dans un théâtre, au musée, à table ou buffet. Si je me débrouille bien, je ne fais même plus les courses pour remplir mon frigo, les éditeurs pourvoient à tous mes besoins nutritionnels journaliers. En connaissance de cause, je me rends à certaines réunions plus pour leur buffet que leurs livres ; ce qui ne veut cependant pas dire que je lirai et défendrai plus ces livres, même si je me souviens avec tendresse d’un canapé au magret de canard. Je ne suis pas affamée à ce point.

A part se remplir le gosier, c’est aussi le moment de revoir ses consœurs et confrères libraires et autres connaissances du milieu éditorial. Quand on débute, cela ressemble à Qui est-ce ? (« mais si je la connais, brune, petit gabarit, cheveux courts, rire hors du commun, c’est … c’est … »). Gros effort de mémorisation de noms, si on ne veut pas commettre d’impair. C’est aussi le genre d’occasion où l’on apprend l’art de la périphrase et du sauvetage de face (« mais à qui suis-je donc en train de serrer la paluche ? »). Une fois les premières fois passées, genre libraire sérieux et consciencieux qui prend des notes, ne boit qu’un verre, et rentre vite lire la pile de services de presse qu’il a récupérée, une fois qu’on a trouvé un ou deux binômes coopératifs, on évolue comme un poisson dans l’eau de son milieu professionnel. On se refile les bons tuyaux (« T’as lu quoi de bien, toi ? ») et on balise l’itinéraire (« Tu vas au petit-déj sur la péniche ? Nan ? On se retrouve au truc de jeudi soir alors ? »), et à nous les petites histoires du microcosme, entre considérations stratégiques dignes de téléfoot en ce qui concerne les transferts (qui bosse pour qui) et télénovella sentimentale (qui bosse sur qui).

Mais trêve de mondanités, et passons au cœur du canard, à savoir les livres. Là encore les éditeurs vous proposent diverses formules, genre grand oral de l’éditeur, assis derrière un long bureau, devant l’assemblée de libraires, ou alors c’est l’auteur qui s’y colle, ou alors c’est l’interview éditeur-auteur, avec option lecture d’un extrait par l’écrivain ou un comédien. Le tout étant d’être inspiré bien sûr. Rien de pire que l’assemblée de notaires, qui tire en longueur et annihile toute sympathie pour la production d’un éditeur. Je reconnais que l’exercice n’est pas facile, et le public difficile : quoi de plus difficile que de vendre un livre à un vendeur de livres ? On passe notre temps à brasser pour convaincre l’auditeur de mettre la main à la poche, à trouver des accroches séduisantes, alors quand un éditeur se contente de la lecture d’un argumentaire commercial basique, ou pire, se lance dans de fumeuses logorrhées, en général, ça casse. Si en plus ça traîne, que le soleil se couche, que le déroulé de la soirée est en mode limace paralytique, que le buffet est hors de portée, tout cela vire au calvaire. On paie cher la coupette de champagne. Ami éditeur, si tu te lances dans cette histoire de réunion de rentrée, par pitié, sois synthétique et précis, si ce n’est enthousiaste, car imagine-toi que moi en face, je dois enquiller une dizaine, voire une vingtaine, voire plus, de ce type de réunions. L'indigestion me guette, et pas seulement à cause de la montagne de canapés au magret de canard que je me suis enfilée. Et qu’il y aura peu d’élus à la lecture, en regard de la quantité de livres produite. Je préconise donc pour l'année prochaine des shows dansants, avec pyrotechnie si possible, histoire de surprendre son public. Sinon des éditeurs qui causent avec passion, c'est pas mal non plus.

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N comme... NOTULE

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 07 mai 2012




Et applique-toi, petit sagouin.



Quoique le terme ressemble méchamment à du jargon médical, je ne vais pas vous faire un exposé sur la perte de souplesse du genou chez le libraire de plus de 40 ans, non, je vais vous causer des petits mots, alias coups de cœur, alias petites notes de lectures, alias notules. C'est une apprentie qui a gentiment ajouter ce mot à mon vocabulaire, je ne vais pas m'en priver ; un libraire écrit des notules, un libraire est un notulateur.

C'est une pratique très répandue chez le libraire d'apposer son commentaire sur la couverture d'un ouvrage apprécié (quoique certains libraires méprisent la chose, préférant l’improvisation perpétuelle ; mais ces vieux renards ont en général des décennies d’expérience, ce qui n’est pas mon cas); la notule a dès lors plusieurs fonctions, antisèche pour libraires en mal d'inspiration pour conseiller un client, incitation à la débauche pour clients timides qui n'osent pas demander à quel saint se vouer... et cela permet au libraire de la ramener, même quand on lui a rien demandé, ou qu'il est aphone.

Sur la question technique, chaque librairie développe son savoir-faire. Certains libraires apposent un bandeau standardisé « lu & approuvé », qui a l’avantage de faire de belles tables harmonieuses, d'autres se fendent d'un texte en prose, tapuscrit ou manuscrit. Les Buveurs d'encre ont opté pour l'artisanat, avec le carton orange découpé plus ou moins droit et le texte écrit à la main. A nos clients d'exercer ensuite leurs talents d'épigraphistes, parfois mis à rude épreuve.

Et vous appréciez en général ce petit mot personnalisé, et nous vous en remercions, parce que l'exercice est loin d'être évident ; comment être concis et alléchant ? On tire la langue pour prendre notre plus belle écriture, on lutte contre les formules alambiquées, on tente d'évacuer les banalités, on consulte le dictionnaire des synonymes pour remplacer « formidable », « drôle » et « bouleversant » par des adjectifs plus originaux. D'ailleurs, en parlant d'adjectifs, je me suis découvert, à force d'écrire ces fameuses notules, un penchant maladif pour les adjectifs ; il faut toujours que j'en mette deux, voire trois. On conserve dans un tiroir un magot de cartons orange calligraphiés, qui sont nos madeleines de lectures passées, et quand, nostalgique, j'admire ma prose professionnelle, je constate un bel excès d'adjectifs (émouvant, frappant, touchant, intense, efficace, troublant, grinçant, enivrant, inventif, élégant, singulier, splendide....) ; chacun ses vices, moi, ce sont les adjectifs. Surtout ceux en –ant.

Au rang des camouflets inoubliables dans la carrière d’un libraire, il y aura toujours ce livre dont on s’est délecté, qu’on a trouvé presque parfait, mais rien n’y fait, personne ne veut l’acheter, et ce n’est pas faute de ménager sa peine et de s’être appliquée à composer une notule des plus réussies, avec plein d’adjectifs atypiques. Parfois il nous arrive aussi d’être très synthétiques, voire impératifs : « Chef d’œuvre indispensable », « le meilleur livre que j’ai lu cette année ». C’est assez rare pour ne pas être considéré comme du flan.

Tout cela pour dire combien ces petites choses qui n’ont l’air de rien sont chères à notre cœur ; la preuve, c’est donc qu’on les conserve jalousement dans un tiroir, histoire de les ressortir quand viennent les sélections d’été ou de Noël, ou le passage en poche d’un titre chroniqué en grand format. Mais il arrive que ce petit bout de papier de rien du tout nous échappe, un client trop gourmand qui embarque la notule avec le dernier exemplaire de la pile. On court en général après comme des lévriers derrière un lapin mécanique. Chaque notule disparue est amèrement regrettée, souvent irremplaçable. La semaine dernière j’ai fait une bonne pioche dans la poche d’un pantalon prêt à partir à la machine : deux notules égarées, qui ont frôlé la désintégration. Ouf.

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S comme... SAC PLASTIQUE

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 22 février 2012




No comment. (et merci à Pénélope Bagieu)



Est-ce que vous voulez un sac plastique ? Je pose la question plusieurs dizaines de fois par jour, bien que la plupart du temps, je puisse deviner la réponse, un peu comme ces marchands de souvenirs qui se targuent assez sottement mais avec raison de trouver la nationalité d’un touriste avant même que celui-ci ouvre la bouche.
Quel est mon truc ? Honnêtement, je ne sais pas. L’expérience sans doute, toujours est-il que très vite, je peux dire à quelle famille vous appartenez. D’ailleurs, vous allez sans doute vous reconnaître…

1. Le saccuplastikophile (ou collectionneur de sacs plastiques, puisque toutes les perversions sont dans la nature) est un être suffisamment fascinant pour qu’on prenne la peine de lui consacrer deux sous-catégories. Nécessaire précaution, puisque comme le philatéliste, le saccuplatikophile moyen n’existe pas et s’épanouit dans les extrêmes. A l’instar de son lointain cousin (philatelistus commun), le saccuplastikophile courant a soit dépassé la soixantaine soit use encore les bancs du collège.
Privilège de l’âge, intéressons-nous d’abord au saccuplastikophile senior, Il (elle, en fait, dans la majorité des cas) débarque à la librairie lourdement chargée de ses trophées du jour. L’œil exercé du libraire reconnaît sans peine au bras de la saccuplastikophile senior, le sac de la boucherie d’à côté, celui de la poissonnerie et des autres commerces du coin qui distribuent encore du pochon en veux-tu en voilà. Le livre qui fait l’objet de la transaction du jour tiendrait bien 12 fois dans le sac king size du magasin de chaussures (qui ne contient sans doute qu’une paire de chaussettes) mais je vais quand même poser la question dont, je vous l’ai dit, je connais la réponse. Ca ne rate pas « Oh oui, un petit sac. Ils sont tellement bien, vos sacs plastiques ». Compliment qui me va droit au cœur et vaut à la flatteuse une brassée supplémentaire de pochons. « En plus, précise-t-elle souvent malicieusement, je vous fais de la publicité ».
Le saccuplastikophile junior est moins enclin à jouer l’homme sandwich pour les beaux yeux de la librairie. D’ailleurs, son livre une fois emballé, il va l’enfouir dans le sac Eastpack de 27 kilos sous lequel il ploie et dans lequel règne un indescriptible bordel. Le sac rouge et blanc des buveurs d’encre joue essentiellement le rôle d’une balise Argos qui lui permettra de localiser l’objet à l’heure du cours de français.
Si les saccuplastikophiles ne constituent qu’une petite partie de notre clientèle, l’espèce ne semble pas menacée, compte tenu de l’apport de sang neuf venu des collèges autour. Aussi, confiants en l’avenir, venons-nous de repasser une commande annuelle de 26 000 sacs plastiques, la même que l’année dernière.


2. L’abstinent : les rares fois où je ne le détecte à temps et que je lui pose LA question qui tue, l’abstinent(e) me regarde comme si je venais de lui proposer un truc franchement dégueu. « Un sac plastique, tu m’as bien regardé, sinistre individu ? » Tu ne répandras pas le plastique en vain pourrait être son estimable credo. J’encaisse alors l’affront, remballe la marchandise et me dis que mon heure viendra bientôt. Car même L’abstinent, parfois, est obligé de mettre du vin dans son eau. Ainsi j’en vois parfois, venant du NATURALIA d’à côté, franchir les portes de la librairie, les bras chargés de produits bons pour la santé, sans doute, mais compliqués à transporter à pied ou à vélo. Que cherchent-ils ? Un livre ? Un conseil ? Non pas : juste l’une de ces choses honnies mais bien utiles que Naturalia ne distribue pas, pas gratuitement en tout cas. J’obtempère, en ce cas. La satisfaction procurée vaut bien les quelques centimes du pochon.


3. Le centriste également appelé écologiste intermittent est tiraillé entre deux aspirations contradictoires. La première le pousse à se faciliter la vie, et donc à accepter le sac tendu par le libraire obligeant. L’autre – son inclinaison naturelle – le conduit à privilégier la protection de l’environnement, à rêver donc d’un monde meilleur, sans sac plastique. Heureusement, j’ai l’argument qui va permettre au centriste de sortir de ce dilemme par le haut. « Nos sacs plastiques sont biodégradables », rassuré-je le centriste, Cela suffit, généralement à faire taire ses scrupules. Mais au juste, combien de temps le plastique ainsi traité met-il à se dissoudre ? Eh bien, c’est un peu comme le fût du canon (*), il met un certain temps. En poussant un peu l’enquête, on trouve sur le net des vidéos qui nous montrent le truc se décomposer en accéléré, processus qui prend environ 3 ans. Fascinant spectacle… Quant aux sacs papier, qu’on nous réclame à cor et à cri, je suis navré de doucher votre enthousiasme mais, non, on n’en aura pas. Pas de place pour les stocker, ils prennent à peu près 10 fois plus de place et puis ils coûtent presque 3 fois plus cher. Il faudra donc vous contenter de ce qu’on a en magasin. Bon, c'est pas le tout, je vous mets un livre, avec votre sac plastique ?




(*) fine allusion qui fera pouffer dans les maison de retraites. Les plus jeunes cliqueront sur ce lien pour découvrir ce qui faisait rire leurs grands-parents dans les années 60 du siècle dernier. Impossible de trouver trace du cultissime "fut du canon" mais le 22 à Asnières est pas mal dans le genre, et tout aussi hermétique pour la jeune génération.

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B comme... BANDEAU

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 17 janvier 2012




Mon petit préféré.



Pas de grande résolution pour cette année, mais une volonté farouche de continuer à aborder les problèmes de fond qui agitent le bocal de votre humble libraire. Je commence donc par un point absolument essentiel, les bandeaux. Vous savez, ces bandelettes de papier qui ornent la couverture d’un livre et dont l’inflation m’inquiète. A l’origine, j’imagine que l’objet du délit servait surtout à indiquer un prix littéraire, et la couleur choisie, le rouge sang, célébrait, après l'âpre lutte, cette glorieuse et stratégique victoire. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser inévitablement au label rouge du boucher d’à côté ; label qualité supérieure, élevé au grain et en plein air. La faute à la proximité de dates entre le salon du livre et le salon de l’agriculture ?

Notons que la chose a une évidente efficacité commerciale ; parfois un peu trop. Certains clients veulent impérativement le prix Goncourt, sans se préoccuper le moins du monde de la teneur de l’ouvrage, mais en exigeant un bandeau impeccable. La tentation est grande pour le vil commerçant de coller sur toutes les piles de la table littérature un bandeau Prix Goncourt.

Mais inutile de se fatiguer, les éditeurs ont pourvu à ce problème, et enrobent à tour de bras leur production. A se demander même pourquoi certains n’en ont pas. Je reste sceptique devant ces appendices de papier qui sont censés rehausser la maquette d’une couvrante d’une information pertinente, genre le nom de l’auteur ; j’aime bien ceux qui présentent une photo de l’auteur. Le mignon minois de cette jolie écrivaine est-il vraiment un argument littéraire ? Il y a les bandeaux qui se veulent accrocheurs, avec à l’appui citation(s) de critique(s) enthousiaste(s) ; dans cette catégorie je citerai volontiers le bandeau qui a orné Les Hauts de Hurlevent pendant un certain temps : « le livre préféré de Bella et Edward », à savoir l’incarnation de la passion amoureuse au XXIe siècle, le vampire et la donzelle de Twilight. Vu que cela a marché, et que dans le fond tout le monde est content (Emily dans sa tombe et les lectrices de Twilight qui découvre l’incarnation de la passion amoureuse au XIXe), je ne devrais pas me moquer. En plus c’est facile, avec les bandeaux. Tiens par exemple, il y a le légendaire bandeau « nouveauté » qui décore systématiquement les sorties en poche des romans d’Harlan Coben. On a une boîte avec les titres en poches de cet auteur qui ont systématiquement le bandeau « nouveauté ». Même les titres plus si nouveaux que ça. Et vous trouverez souvent au-dessus le dernier grand format paru, c’est-à-dire la dernière nouveauté. De quoi en faire hésiter plus d’un. Je me souviens aussi du bandeau « folio n°5000 », information qui méritait effectivement qu’on l’imprime en gros. Ou encore le bandeau « le livre aux 10 prix littéraires », qui joue l’épate, mais se garde bien de faire l’inventaire. Pire, le bandeau exhaustif, qui cite tous les prix reçus par l’auteur, et qui finit par ressembler à une tranche napolitaine : le livre prend l'aspect d'un poitrail de cacique militaire soviétique grande époque.

Et puis les bandeaux c’est bien joli, quand le livre est bien à plat sur une table, mais sinon, c’est fragile. Dans les cartons de transport, ça se froisse, en rayon ça se déchire, quand le livre est debout ça glisse, et quand il s’agit d’une bande dessinée en bac, ça finit en charpie dans la minute. Nombreux sont ceux finissent lacérés sur le champ de bataille de la librairie, confetti de table ou de bac, qui terminent lamentablement à la poubelle. Tant de marketing novateur gâché, ça me fend le cœur moi. A noter donc, l'apparition du bandeau en trompe-l'oeil, absorbé dans la maquette du livre. Merci l'évolution.

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Z comme... Zikmu

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 22 octobre 2011




C'est pas la musique qu'est trop forte, c'est toi qu'es trop vieux.



Définir l’ambiance musicale d’une boutique, c’est tout un art, j'en parlais à ma coiffeuse pas plus tard que ce matin. Le temps d’une publicité malheureusement gratuite, j’en profite pour vous signaler que Les Garçons Coiffeurs, rue Clauzel dans le 9ème est à ma connaissance un des rares endroits à Paname où l’on puisse se faire rafraîchir la couenne sans subir en retour les éprouvantes plaisanteries d’un animateur décérébré ni les gloussements orgasmiques de bimbos siliconées trop occupées à se frotter sur des limousines de fabrication allemande pour s'interroger quant à la pertinence de leurs éructations r’n’biesques. Tout au contraire, on profite de cette parenthèse pour apprécier les découvertes musicales des figaros du lieu, expérience pleine d’enseignements pour moi qui, en gros, ai cessé de m’intéresser à la création musicale quand Kurt Cobain a passé l’arme à gauche. Aucun rapport de cause à effet, c’est juste pour vous permettre de situer, historiquement. Histoire d’enfoncer le clou, sachez que je tape cette petite note au rythme d’un vieil album de Suicidal Tendencies, THE ART OF REBELLION, ça s’appelle (tout moi, ça).
Sans aller jusqu’à parler d’architecture sonore du lieu - ce qui reviendrait tout de même à se la péter un chouille – disons que nous aussi, à la librairie, accordons une certaine importance à ce qu’on met sur la platine, dans l’espoir souvent déçu de couvrir les cris de vos enfants. Mes goûts musicaux m’entraînant plutôt vers :


1) les musiques bruyantes et graisseuses de chanteurs morts ou en mauvaise santé
2) la country ambiance-corde-au- cou, genre Tindersticks

… c’est à Juliette que revient le choix stratégique de la bande-son des Buveurs d’Encre. En plus, elle dispose d’un avantage déterminant, car elle seule dispose d’un Ipod. La vérité m’oblige à préciser qu’elle est surtout la seule à savoir s’en servir.

En général, j’aime bien ce qu’elle choisit et j’espère que vous aussi, mais je garde le final cut. Je n’en abuse pas, car j’ai peur des réactions. Il y a quelques mois, j’ai eu le malheur de dire « enlève-moi ce truc s’il te plaît » à un morceau que je persiste à trouver assez pénible. J’ai senti son regard lourd de mépris et de rage contenue quand elle a coupé la chique à Carlos Gardel (car c’était lui). Ca m’a servi de leçon. J’ai appris à ronger mon frein, et c’est surtout quand on passe sur F.I.P que je peux avoir les réactions les plus épidermiques. Je suis incapable d’écouter jusqu’au bout un morceau de Vincent Delerm ou de Bénabar et je m’en honore.

Pourtant, malgré mon absence aux platines de la librairie, c’est plutôt moi qui fais les choix au rayon musique. Raison sans doute pour laquelle il est surtout fréquenté par des quadras qui ont un peu le même type de parcours. J’en profite pour leur signaler la sortie du premier livre digne d’intérêt sur AC/DC. (35 euros aux editions EPA) Ca fait un peu Kididoc pour grand, avec le disque-qui-tourne assez ridicule en couverture. C’est sorti la semaine dernière, je ne l’ai pas encore lu en détail, mais ça semble valoir le coup. Il était temps…

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Y comme... Y en a plus

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 21 septembre 2011




Pas content...


Certains jours le libraire est colère. Très colère. Genre à taper rageusement contre un radiateur en pensant que ça lui fera du bien. Limite à fusiller du regard l’innocent marmot qui chouine dans sa poussette et qui rompt le silence sépulcral qui règne dans la librairie parce que sinon ce serait une avalanche d’insanités colorées.

La fureur du libraire. Tremblez, et éloignez-vous.

On n’est pas du genre à jouer les Hercule furieux pour le plaisir ; ça fait désordre et des auréoles sous les aisselles, et donc ça fait fuir le chaland, de fait, ce qui n’était pas inclus dans le business plan de la librairie. Mais tout de même, c’est une juste colère : la colère du « Y en a plus ». Le courroux de la rupture. L’exaspération de la réimpression.

On remet sa chemise déchirée et on s'explique. C’est la rentrée, les gens retournent à leurs livres, on parle de bouquins à la radio, à la télé et dans la presse, on se rend chez son libraire et on lui demande ce livre-ci ou cet ouvrage-là, et là c’est le drame, le libraire pâle comme un linge explique que oui c’est un très bon texte, et qu’il serait ravi de vous le vendre, mais qu’il est désolé, y en a plus. Lui aussi aimerait bien faire une pile de ce livre, mais non, il ne peut plus, il est en rupture. D’où un gros soupir de frustration.

Vous pourriez me rétorquer qu’il n’avait qu’à en commander plus d’exemplaires à l’office, ce ronchon de libraire ; pour sûr, il nous arrive de nous planter dans les commandes, d’être parfois frileux, et il faut le dire, échaudés, après des mises en place d’office trop importantes. Passez donc un mardi soir à la librairie, c’est le jour des offices Hachette. En général, on a des piles sous les aisselles (nouveau risque de sudation), et l’œil hagard à la recherche d’un petit coin de table pour les ranger, ou d’un bout de réserve disponible pour caser les stocks. Donc non, on préfère ne pas bourrer la réserve, et faire confiance aux éditeurs qui feront les tirages suffisants pour satisfaire les offices et les réassorts. Sauf qu’à chaque fois, c’est pareil ; il y a toujours un titre important ou deux qui tombent au bout d'une semaine en rupture, c’est-à-dire que les stocks sont à zéro, et qu’on attend le prochain tirage. Jamais été fan de loto, et dans le travail, ça me fait grincer sévèrement les molaires. Alors je sais bien qu’une réimpression coûte cher, et que les retours sont à craindre, mais quand on voit que le bouquin est en rupture une semaine après sa sortie, alors que les commandes d’office ont été enregistrées deux mois avant, que les additions et les soustractions sont au programme du CE1, il me semble probable qu’on puisse anticiper une réimpression au plus vite si on voit que les mises en place d’office sont importantes, pour éviter de se retrouver avec des libraires fumasses.

Ajoutez à cela que les délais de réimpression sont aussi brumeux qu’un petit matin de novembre en Ecosse. Que puis-je répondre à un client qui me demande un délai précis quand je lui apprends qu’un titre est en rupture / indisponible / noté / disponible sous peu* ? à part me dandiner, couler un regard attristé à mon écran, et user des quelques circonvolutions d’usage, je suis bien incapable d’être claire et nette. Mais je prends votre téléphone et je vous appelle dès que j’ai des nouvelles ; avec un peu de chance, je ne passerai pas trop pour un jambon. Mais ce n’est pas sûr.

Une autre pratique qui a le don de m’horripiler, c’est la notion d’intégrale en bande dessinée. Passons sur le fumeux concept d’intégrale partielle, et sur les âneries type « en 2005 on fait une intégrale avec les volumes 1 à 3, sans la suite, puis en 2009 une nouvelle intégrale avec les volumes 1 à 5 ». Mais revenons à cette bonne idée de base, qui veut qu’on ressorte des titres qui ont un peu de bouteille, et ont été, parfois à tort, oubliés ; on refait la maquette, et en général, le prix est intéressant. Après les choses se corsent ; la publication est programmée pour la fin d’année (objectif Noël) et il n’y aura qu’un tirage. Et basta. Même si cela devrait devenir un titre de fonds. Ce sera une épiphanie et pas deux. C’est ce qui s’appelle croire en son catalogue. Et c’est le même cirque chaque année, il va falloir que je me fasse une raison.

Allez, j’arrête de grognasser, et je vais vendre ce que j’ai sur la table.

*échantillon du vaste champ lexical que l’on trouve sur les factures pour signifier l’absence d’un livre.

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X comme... RAYON X

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 13 juillet 2011




Le rayon X vous en promet de belles.



Cela ne rate jamais, l’arrivée des vacances signe le retour en kiosque du marronnier des marronniers : les français et le sexe. Par respect pour son lectorat, notre modeste blog ne se soustraira pas à cette obligation estivale. On va donc parler de cul, et plus exactement de livres de cul. Mais, amateur de gaudriole, passe ton chemin... Ce billet ne se départira pas du ton austère qui sied à la gravité de la menace qui plane sur nous : la disparition progressive du deuxième rayon, la fin programmée de l’enfer, bref, la lente agonie du rayon X en librairie…

Quand SEXE est la requête la plus tapée sur les claviers juste après DSK, quand la moindre pub pour lave-vaisselle ressemble à un casting porno, par quel mystère le rayon érotique se réduit-il comme peau de chagrin pour devenir le parent pauvre des librairies ? Grave question. A défaut d’y répondre, j’aimerais proposer quelques pistes de réflexion. Commençons par bien cerner le problème, voulez-vous…

D’abord, est-ce une question de manque d’intérêt pour la chose ? Le sexe n’intéresse-t-il pas les clients des librairies, espèce calme, méditative, peu portée sur la chose un peu à l’instar du grand panda et comme le sympathique plantigrade menacée à terme d’extinction ? La question mérite d’être posée puisqu’on tiendrait là une explication à la problématique plus vaste de la baisse de fréquentation en librairie. Des clients plus âgés, des clients moins nombreux et puis un jour plus de clients du tout... On en garderait quelques uns pour mettre en vitrine des centres Leclerc afin d’édifier les prochaines générations, et ce serait tout. On les nourrirait de feuilles arrachées aux best-sellers de chez X.O. Les plus fragiles bien sûr ne survivraient pas. Mais les joyeuses cavalcades qui rythment nos mercredis et nos samedis à la librairie me font penser que nos clients n’ont perdu ni le mode d’emploi ni l’envie de faire des petits. On a eu chaud… Cette bonne nouvelle nous oblige pourtant à chercher ailleurs les réponses à la question qui nous obsède.

Faut-il donc convoquer le suspect habituel, l’internet ? En effet, pourquoi payer pour un contenu dont on peut maintenant disposer gratuitement, discrètement et à satiété ? L’hypothèse n’est pas à rejeter sans examen. Elle a d’ailleurs les faveurs de mon voisin et camarade le-marchand-de-journaux-du-kiosque-à-côté qui le dit tout net : « le cul, c’est mort ». J’opine lâchement quand il lâche cet avis définitif, mais je dois bien vous l’avouer, je suis loin d’être convaincu. Car voyez-vous, de même qu’on ne mélange pas les serviettes et les torchons, on ne saurait confondre les déshabillés classe des modèles d’Edwarda avec les strings lycra des filles de Pouf’magazine. Car il y a cul et cul. De même que la multiplication des Mac Donald, KFC et autres marchands de cochoncetés n’a pas sonné le glas de la restauration traditionnelle de quartier, la profusion des sites X, XX et même XXL ne me semble pas devoir signifier la fin de l’ouvrage leste de qualité.

La qualité de l’édition érotique serait-elle alors à blâmer ? Non pas. Loin de la production standardisée et stéréotypée du cul en kiosque, la librairie indépendante qui se respecte a l’embarras du choix pour constituer le rayon qui ravira l’amateur éclairé. Sans revenir sur les Mémoires du libraire pornographe, toujours présent sur nos tables et qui remporte un succès d’estime bien mérité, nous avons reçu rien que cette semaine deux nouveautés qui dans des genres forts différent sont de nature à satisfaire les lecteurs les plus exigeants. Je me fais un plaisir de les chroniquer dans nos pages nouveautés et j’attends avec impatience le « Sade-up », pop-up pour grands prévu au Rouergue à la rentrée et qui illuminera les fêtes de fin d’année des enfants pas sages et peut-être notre vitrine. D’ailleurs, puisqu’on parle de vitrines…

La communication des libraires serait-elle trop frileuse ? En ces temps où la censure revient en force, faire une O.P (*) avec les éditions Dynamite (**) peut faire jaser dans le quartier. D’ailleurs, à moins de tenir boutique près d’une caserne, et elles sont chaque année moins nombreuses, le libraire risque bien de faire un flop. On peut faire une vitrine coquine et aguichante qui exclut toute vulgarité mais peu nombreux sont les libraires à s’y risquer. Une bonne amie qui se reconnaîtra avait coutume de consacrer chaque année une (très belle) vitrine thématique à Eros et ses copains. Elle y a cette année renoncé, c’est d’autant plus triste que ses vitrines sont assez largement considérées comme les plus réussies de la Capitale. Son abandon me navre car personne chez n’a le talent artistique qu’il faut pour reprendre le flambeau. Ceci ne nous empêche pas de prendre part au combat à notre façon, moins visible, plus modeste sans doute, mais pas moins militante. Après tout, c’est bien aux Buveurs d’Encre qu’Hughes Micol présenta et signa cette année « La planète des vulves » , deuxième titre de la toute jeune collection BD CUL des Requins Marteaux. C’est pas un peu la classe, ça ?


Bonnes vacances à ceux qui partent, et pour les autres, la librairie reste ouverte en août. Et bien sûr, le rayon X aussi.


(*) Opération Promotionnelle, vous le sauriez si vous lisiez ce blog plus assidûment

(**) Je vous laisse la joie de découvrir par vous-même leur catalogue et décline toute responsabilité pour les sites que vous pourriez être amené(e) à visiter.

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W comme WEB

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 03 juin 2011




Chacun son rythme.



Le site de la librairie va fêter ses 3 ans ; à cet âge on est propre et on galope vers son destin et l’âge de raison. Les parents gardent un œil sur la courbe de croissance et de poids et les plus phrénologues voient déjà le génie à venir. En ce qui concerne le dernier né de la librairie, notre cher site, nous sommes heureux de constater son bon développement. On le nourrit régulièrement (okay on avoue, on espace un peu le blog, mais bon il fait ses nuits maintenant, on n’est plus obligé de le gaver toutes les semaines), et la rubrique Archives s’allonge copieusement. Les plus observateurs d’entre vous auront d’ailleurs remarqué qu’il existe même d’improbables archives de janvier 1970 et 1971 : un petit bug, comme disent ces entomologistes d’informaticiens, qui permet cependant un hommage discret au disco.

Ce qui est donc formidable dans ce chaleureux monde virtuel, c’est bien sûr l’échange ; nous vous présentons des livres qui nous ont plu, et vous complétez nos fines analyses de pertinents commentaires. Encore un peu et on se tiendrait par la main et on chanterait des chansons comme dans une pub pour la téléphonie mobile. Nous n’avons cependant pas beaucoup de commentaires, et j’en conviens, vous avez sûrement autre chose à faire ; d’ailleurs, au vu des échanges qui se déroulent dans les espaces d’autres sites bien plus fréquentés, je ne m’en plains pas. Apparemment, les forums et autres commentaires sont des havres de haine où les ânes braient à n’en plus finir avec la véhémence de boucs ; je vous préfère ainsi, silencieux certes, mais je me plais à vous imaginer timides, le rose aux joues, tacites mais complices.

Si d’aventure vous passiez le pas et que vous vouliez laisser un commentaire, ne croyez pas qu’il se doive d’être du même bord que nous. On ne censure pas, on est très liberté de parole vous savez, on ne rabat pas le caquet des gens qui ne sont pas d’accord avec nous. Je me souviens d’un commentateur en verve qui lançait, à propos d’un livre dont j’avais fait une belle tartine d’éloges, qu’il trouvait qu’il avait les qualités littéraires d’un guide du routard. Comme je suis très liberté de paroles et que je refoule mes pulsions d’âne, je ne me vexe pas, ni ne réponds et continue mon chemin tel un yogi.

Ce que j’aime beaucoup aussi, ce sont les faux commentaires, issus de nébuleux automates qui postent des commentaires creux dans l’espoir qu’ils soient mis en ligne avec le lien sur le site internet qu’ils sont censés promouvoir. Par exemple, M. Casino en ligne m’indique : « Merci pour ces informations! c’est ce que je recherchais depuis un moment afin de finaliser mon dossier ! merci ! » et signe d’un lien internet tout aussi explicite que son nom ; ou bien Mme Carol m’explique que « Looks like you are an expert in this field, excellent post and keep up the good work, my friend recommended me this. » Que c’est bon d’être apprécié à sa juste valeur de l’autre côté de l’Atlantique, je m'imaginais déjà une nouvelle BFF ; dommage que Carol signale que son blog s’appelle « rachat de prêt immobilier ». Sûr que les têtes pensantes qui sont derrière ces programmes de spams automatisés ont bien compris que les auteurs de blog sont sensibles à la flatterie voir même à la flagornerie, mais de là à croire que je vais tomber dans un panneau aussi criard, c’est encore me prendre pour un âne.

A propos de ce site internet, je voulais aussi vous dire d’y faire attention ; je sais que vous vous y sentez en sécurité, mais sachez que vous êtes surveillés. Je sais d’où vous venez, où vous habitez, combien de temps vous restez sur le site… j’ai des petits diagrammes à bâtons, des camemberts et des graphiques que je pourrais utiliser si d’aventure je me décidais à publier une étude sociologique sur les lecteurs du blog. Nous avons en fait un compte sur un site qui analyse les flux de personnes sur notre domaine ; on y apprendra l’humilité en constatant que 70 % des gens qui atterrissent sur le site de la librairie y restent moins de 5 secondes. Et quand on regarde le listing des mots clefs qui vous font arriver jusqu’à nous, on restera pantois devant les impénétrables voix de Google qui mènent les brebis égarées sur notre site : un internaute angoissé, qui lança la requête « priere pour réussir dans sa vie et son avenir », se retrouva ainsi parmi nous ; j’imagine sans peine sa déception. Plus exotique, l’amateur de magie noire, avec « la datte entouree de scotch dans la sorcellerie » et son « TABLEAU QUI TOMBE DU MUR - ETRANGE PHENOMENE ». Plus attendues, au vu des connotations du nom de la librairie, et néanmoins flatteuses, les requêtes comme «bière ancre pils », « tonneau de bière », « 69 raisons qu'une bière », « biere ancre », « image humour femme biere surf ». Il y a aussi les questions professionnelles : « CV d un libraire original » (là aussi je me reconnais), « aucun libraire ne veut de mon roman à compte d'auteur », « office librairie cavalerie », et le résolument pathétique « est-il normal que l’apprenti ne fasse que des cartons de retour ». Les inévitables amateurs de sensualité, qui jouant trop la singularité finissent dans nos filets : « pensionnat fouet sm danseuse classique galerie blog », « mari humilié texte ou bd », « amour malgré l'age », « livre sur les meilleurs amants selon la tendance » (si vous l’avez trouvé, je veux bien les références, ce doit être un morceau de choix). Et puis il y a une tripotée de requêtes incongrues, que je me fais un plaisir de thésauriser : « qu'est-ce qu'un avaleur de sabres ? », « recupérer chaussette machine a laver », « bertrand delanoé et photos compromettantes », « les cous sont tres interessants », « retaper canape », « bébé bras poilus », « bonbons haribo produits addictifs », « pourquoi dit on fou comme un lapin », « recherche des restaurants pour manger une bouillabaisse paris et sa banlieue », « napolitains humoristiques ». Le surréalisme revu et corrigé par Google.

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V comme... VIE DU LIVRE

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 08 avril 2011







Classique et livre culte et best-seller et long seller ... excusez du peu !




Figurez-vous que comme vous et moi, les livres ont une vie. Comme vous, comme moi, ils font leur petit tour et puis s’en vont … Un numéro plus vite plié que le nôtre, dans la plupart des cas. Car pour une Chartreuse de Parme, une Princesse de Clèves, un roman de Guillaume Musso (*) que vos arrière-petits-enfants étudieront un jour en classe, combien de documents coup de poing, combien de poignants premiers romans connaîtront, l’encre à peine sèche, les affres du pilon ?

Sans vouloir casser l’ambiance, rappelons que publier chez Pierre, Paul ou même chez Gaston et Antoine n’est pas, n’est plus (et n’a jamais été) gage d’éternité. Heureusement d’ailleurs, car imaginez un instant le bazar... La production éditoriale française représente bon an mal an 60 000 titres. Vous enlevez deux tiers de bouquins techniques ultra spécialisés, genre les troubles du désir chez le gaucher ouzbek, il reste encore de quoi remplir 2 fois la librairie les Buveurs d’encre. Et on parle juste de ce que concoctent en une année même pas bissextile les éditeurs à l’attention du grand public… ou de ce qu’ils fantasment comme tel !

Or, comme les moins distraits d’entre vous l’auront noté, la plupart des librairies proposent à la vente un nombre parfois considérable de titres plus anciens. Si elles hébergent aussi dans leurs rayons ces chères veilles choses, c’est qu’il doit y avoir un truc, subodorez-vous. Vous subodorez bien… Outre le fait que le libraire méfiant, avaricieux et soucieux de sa trésorerie ne se précipite pas sur chaque nouveau livre comme la vérole sur le bas clergé breton - et ce en dépit des efforts méritoires du représentant – joue aussi le fait que les livres n’ont pas la même espérance de vie que nous.

Question cycle de vie, ils sont beaucoup plus complexes que l’homo sapiens moyen, créature assez prévisible, qui en prend grosso modo pour sept à neuf décennies selon l’état de ses artères et son hygiène de vie. Pour les bouquins, c’est un peu plus compliqué, mais pour vous être agréable, je vais me faire un plaisir de vous classer cela par catégories. Ce classement est très personne et peut varier en fonction des librairies, mais globalement, ça a du sens…


Catégorie « feu de paille »

Définition : le livre écrit pour « faire un coup ». L’éditeur ne vise pas le panthéon littéraire, mais plus prosaïquement un retour sur investissement rapide et si possible juteux.

Livres concernés : les mémoires d’un « people » surtout si elles sont un peu crapoteuses ou le document d’actualité grand public sur un sujet par ailleurs fortement médiatisé. Le deal du Mediator dans les banlieues islamiques peut potentiellement faire un tabac.

Ingrédients pour que cela marche : un nom connu sur la couverture, et de la télé grand public à forte dose. Plan média idéal : Le fou du roi + 20 minutes + Ruquier.

Archétype : vous aurez oublié l’existence de ce livre quand vous lirez ces lignes, alors, à quoi bon ?

Espérance de vie : 30 jours maximum, mais de toute manière on s’en fout vu que l’essentiel des ventes se fait dans la semaine qui suit la tournée promo. Ces livres n’entrent pas dans le fonds, même pas dans celui des magasins Virgin, c’est dire…



Catégorie « best seller »

Définition : tout bouquin qui dépassera 30 000 acheteurs, soit une moitié du stade vélodrome pour un OM-PSG, un soir d’affluence moyenne. Ce qui devrait aider les gens du monde du livre à rester modeste…

Livres concernés : le dernier roman d’un écrivain très médiatisé, la biographie d’une célébrité, signée par une autre célébrité.

Ingrédients pour que cela marche : grosse mise en place en librairie, quasi assurée de toute manière. Le seul risque, c’est une presse unanimement défavorable ou -pire- mollassonne. Et puis, le risque du gros truc qui efface le reste, mais heureusement, il n’y a pas un 11 septembre tous les ans, même si c’est une façon de parler.

Archétype : La carte et le territoire, de Houellebecq. Pour les essais, La bio de Giroud par Laure Adler

Espérance de vie : 4 à 6 mois sur table pour les romans (chez nous, en tout cas). Un peu moins pour les essais. Le roman peut connaître une deuxième vie en poche.

Catégorie « long seller » :

Définition : aujourd’hui, tout bouquin qui n’est pas passé au pilon dans l’année qui suit sa sortie

Livres concernés : le roman grand public, qui sort sans tambour ni trompette et finit par toucher à la fois le lecteur occasionnel (la lectrice occasionnelle, plus précisément) et le « gros(se) lecteur(trice) ».

Ingrédients principaux : le bouche à oreille entre lecteurs ainsi le soutien des libraires qui lui assurent pendant les premiers mois l’espace minimal requis sur leurs tables

Archétype : L’élégance du hérisson, de Muriel Barbery. Et pour 2011, La couleur des sentiments de Stockett, ou Rosa Candida d’Olafsdottir

Espérance de vie : sur les tables, jusqu’à la fin de la saison littéraire. Ensuite soit le livre rejoint les étagères et passe en fonds, soit le reliquat part au retour.


NB : le long seller peut devenir un best seller mais l’inverse n’est en général pas vrai.

Catégorie «livres de fonds »

Définition : dans une librairie, le livre de fonds est le livre qui est là en permanence, et qu’on recommande chaque fois qu’on le vend, sans se poser de questions. Un titre peut donc être « livre de fonds » dans une librairie, et pas dans une autre. A l’exception des classiques, modernes ou anciens, et c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît un classique.

Livres concernés : les classiques bien sûr, ainsi que tous les bouquins que le libraire, pour des raisons qui le regardent, juge utile d’avoir en permanence sous la main. Bref, le livre de fonds c’est soit un livre que librairie a lu, soit un livre qu’il aurait dû lire !

Ingrédients principaux : Le temps, essentiellement. Bien malin qui peut prédire ce que seront les classiques de demain. De grosses ventes aujourd’hui ne sont pas une garantie pour demain, le contraire non plus, hélas !

Archétype : certains auteurs accèdent de leur vivant au statut envié d’auteur de « livres de fonds ». Juste pour parler des français, vous trouverez peu de librairies qui ne vous proposent pas les livres de Modiano, Le Clezio, Tournier ou Echenoz.

Espérance de vie : sans date limite de péremption, c’est l’avantage principal d’accéder à cette catégorie.

Catégorie « livre culte »

Définition : Le livre culte, c’est un livre de fonds que presque personne n’a lu sans oser l’avouer. Si personne n’en a entendu parler en dehors de quelques personnes reconnues comme expertes, on dit alors cultissime. L’appartenance à un sous-genre est un plus.

Livres concernés : Dans le fonds des Buveurs d’encre qui n’en manque pas, peuvent prétendre à la distinction « culte » voire « cultissime » les titres suivants :

Le lézard lubrique de Melancholy Cove, de Christopher Moore. Du polar/SF enrichi en déconnade et testostérone

Mille milliard de tapis de cheveux, de Andreas Eschbach (de la S-F allemande, un genre presque aussi rare que le porno taliban…)

Les fantômes de Calcutta, de Sebastien Ortiz. Un livre magnifique sur une des plus belles villes du monde.

Yegg, de Jack Black. Les mémoires d’un perceur de coffres, avec en post face une charge anti sarkozyste écrite dans les années 1920 (ou trente, peut-être, j’ai la flemme d’aller voir).

L’avantage des livres cultes, c’est que chacun peut avoir sa propre liste et l’enrichir au gré de ses lectures et préférences personnelles. Il n’y a pas véritablement de justification à apporter, alors de grâce, acceptez que d’autres ne partagent pas votre avis ou vos goûts. Je me souviens d’une cliente qui me snoba sous prétexte que je n’avais pas lu Forrest Gump. Comme vous sans doute, j’ai vu le film – l’un des plus surrestimé de ces 20 dernières années, si vous voulez mon avis- Le fait que cette dame me snobe parce que j’ignorai l’existence du roman m’a semblé un peu mesquin. Il y a suffisamment de classiques que je n’ai pas lus pour ne pas aller me chercher sur des choses qu’on qualifiera de très secondaires.

Catégorie « boule de neige » :

Définition : l’équivalent écrit de la télé-réalité. Le livre qui est connu parce qu’on en parle. Plus qu’un bouquin, c’est un phénomène de société.

Archétype : Indignez-vous, de Stéphane Hessel. Ou les bouquins de régimes hypo/hyper-vitaminés dans un autre genre.

Ingrédient : la curiosité du public, relayée par les media, à moins que ce ne soit l’inverse.

Espérance de vie : le temps que ça dure…



(*) Ce pourrait être une plaisanterie, mais malheureusement non. Si vous insistez, je vous donnerai plus de précisions, histoire de convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé.

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U comme... UTILES USTENSILES

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 15 février 2011





Avis aux inventeurs : on attend toujours le génie qui nous inventera le cutteur-tire-bouchon ou la dérouleuse à papier cadeau qui lit les fax.

Après l’évocation du téléphone du libraire, je me suis dit qu’il était temps de vous présenter la panoplie du petit libraire, c’est-à-dire ses utiles et indispensables ustensiles de travail. Les accessoires du magicien, la trousse du chirurgien, la ceinture à outils du bricoleur … et le bordélique bureau du libraire.

Je ne reviendrai pas sur le téléphone, mais je m’appesantirai sur son siamois, le fax. On ne se moque pas, s’il vous plaît, et on s’incline devant cette relique du XXe siècle, le téléphone-fax (avec un fil qui tire-bouchonne pour relier le combiné et le cœur de la machine). Ce qui explique que quand on ne répond pas (voir article précédent), vous obteniez ce strident sifflet qui a le don de vous énerver, mais absolument pas de vous décourager. Remarquez que le sifflement, on y a droit aussi, une fois sur deux, quand enfin on se décide à répondre… Mais je sens bien que vous êtes sceptiques quand à l’utilité du fax. Certes nous récoltons encore quelques fax de Savemoneyreport, sérieux organisme qui vous promet ponts d’or et rivières de diamants, si on commence par mettre la main à la poche en leur versant un petit quelque chose sur leur compte aux Bermudes. Les autres arnaqueurs du même acabit préfèrent désormais vous envoyer des mails grotesques ; je tenais donc à saluer la ténacité de Savemoneyreport, qui se donne les moyens de ses ambitions. Mais hormis la correspondance régulière de cet honorable établissement, nous nous servons activement de notre télécopieur, nous autres libraires, en particulier avec nos chers distributeurs, pour tout ce qui concerne les litiges et autres réclamations, et avec nos transporteurs. C’est dit, le circuit du livre, c’est trop ringard, on n’a même pas d’Ipad qui permette d’un mouvement gracieux du poignet d’envoyer un mail, nous on préfère envoyer des fax de 8 pages illisibles pour une réclamation, et s’y reprendre à deux fois, tellement c’est plaisant de fixer les folios qui bouchonnent dans la machine. En plus c’est toujours le moment où le téléphone sonne, et qu’il y a un appel aux centres bancaires via le terminal de carte bleue, et que donc, il faudra s’y reprendre une troisième fois.

Nonobstant ces incuries, sachez cependant que le fax nous permet, paradoxalement, d’obtenir des livres plus vite que par dilicom (serveur genre internet qui balance les commandes aux distributeurs) ; certains distributeurs sont plus rapides dans leur traitement des commandes quand on leur envoie un fax. Parfaite illustration de la fable du lièvre et de la tortue.

Mais laissons ces technologies superfétatoires et revenons au cœur du métier, et au principal outil du libraire, son cutter. Le Jedi a son sabre laser, et le libraire son cutter. On passe son temps à courir derrière parce qu’on le perd tout le temps, il y en a trois ou quatre qui se baladent dans la librairie, et ça fait des trous au fond des poches. Et il n’est pas rare que nous ayons des stigmates, de décoratives et longues estafilades. Jamais encore ça ne s’est fini en bain de sang à la Romero, mais nous restons vigilants. Quel métier, quel sens du danger.

Quoi d’autre dans notre petite trousse à outils ? j’ajoute volontiers le scotch, les gommettes et le papier nécessaire à faire des emballages cadeaux. Bien sûr nous avons des pochettes cadeaux, qui permettent de tricher et d’emballer au plus vite la pile chancelante de cette grand-mère à la progéniture nombreuse ; mais on a développé un talent que le plus acharné des scouts nous envierait, à savoir une foudroyante vitesse d’emballement. J’aurais bien demandé un autre don à la fée qui s’est penchée sur mon berceau, mais il n’y avait plus que ça, et comme il y avait un fax en cadeau bonus, j’ai dit oui.

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T comme... TELEPHONE

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 25 janvier 2011








Laisse pleurer le téléphone, ça fait des vacances...

Je ne sais si vous croyez en l’existence de cette forme de justice qu’on dit poétique, mais moi, j’y crois dur comme fer. Car les exemples sont nombreux, de ces statues du commandeur qui viennent nous gratouiller la mauvaise conscience derrière les oreilles. Aujourd’hui je n’en retiendrai qu’une, emblématique il est vrai puisqu’il s’agit du TELEPHONE.



Dans une vie professionnelle pas si lointaine, figurez-vous que j’ai mis toute mon intelligence et mon professionnalisme (limités, j’en conviens) à pousser des individus incrédules et près de leurs sous à composer un numéro de téléphone commençant par 08 pour se procurer à prix d’or des objets et services d’une utilité somme toute relative. A l’époque, j’espérais un tsunami d’appels, car de l’importance de la vague dépendait en partie celle de ma rémunération. J’y mettais donc, je n’ose dire toute mon âme, en tout cas tout mon savoir-faire. Bref, j’espérais les appels. Je les espérais autant qu’aujourd’hui, je les redoute.


Car j’ai un problème avec le téléphone... Oh, rassurez-vous, vous pouvez continuer à dégainer votre cochonnerie dernier cri dans la librairie pour tenir des conversations d’un intérêt relatif ; je me suis fait depuis longtemps aux longs conciliabules dont je suis l’involontaire auditeur. J’encaisse avec le détachement requis la description de l’accouchement de la petite dernière, j’ai vécu plus d’une fois des ruptures en direct (je me fais alors l’effet du barman dans un roman de Pelecanos et cela ne me déplait pas) mais j’avoue continuer à tiquer un peu quand on me tend avec autorité un téléphone et qu’on me passe « le petit » qui veut me passer la commande du livre scolaire dont il n’a rien à secouer. Si j’avais voulu bosser dans un call center, je me serais établi un peu au sud du 19ème, j’aurais eu le soleil au moins. Bref, pour ne rien vous cacher, j’ai un problème avec le téléphone.


Question de génération, sans doute. Figurez-vous que le téléphone, moi, je ne suis pas né avec. Pour tout vous dire, je suis d’une génération qui a connu la Dame du Téléphone. Apprenez que mon premier appel date de 1969 ou 70 (un peu avant l’enterrement du Général, pour permettre aux plus jeunes à se situer). Je demandais à parler à tonton Machin à une gentille dame, et miraculeusement elle me passait tonton Machin. Quand je dis cela à une gamine de douze ans aujourd’hui, elle est persuadée que je me moque d’elle. C’est pourtant la stricte vérité. Les moteurs de recherche les plus pointus n’en sont pas encore rendus là, en terme de personnalisation ou je me trompe ? Enfin, toujours est-il qu’en ce temps que les moins de vingt ans (et même de 40, soyons réalistes) ne peuvent pas connaître, on ne gaspillait pas son forfait et on n’invoquait pas en vain le nom de France Telecom. Chaque appel était mûrement réfléchi et faisait ou presque l’objet d’un conseil de famille. A cette époque – et sans chercher en aucune manière à influencer votre comportement - jamais on aurait osé déranger son libraire au téléphone autrement que, disons, pour lui commander la collection complète de l’Encycloepedia Universalis.


Mais les temps changent, et aujourd’hui, on fait rien qu’à nous appeler pour des vétilles. C’est vraiment n’importe quoi. Et assez étonnant d’ailleurs, la manière de réagir de chacun d’entre nous, à la sonnerie du téléphone. Les plus jeunes d’entre nous (tous sauf moi, pour ceux qui fréquentent la librairie) sautent sur l’appareil comme des chiens fous… Quitte à laisser en plan la personne qui a fait l’effort de se déplacer pour répondre à l’interlocuteur que « oui, nous sommes ouverts » à la feignasse qui fait rien qu’à tapoter sur son cadran. Mais rassurez-vous, je veille, et prends un malin plaisir à laisser l’immonde saloperie sonner pendant que je m’entretiens avec vous de l’air du temps ou de toute autre chose qui nous amuse vous et moi. Parce que j’ai horreur qu’une machine me siffle et me dicte mes priorités. Et ce qui me semble vraiment extraordinaire, c’est l’impression d’être quasiment le seul à abhorrer cela. Bon, sur ce, je dois vous laisser, je crois qu'on me sonne sur mon portable…

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