S comme... SAMEDI

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 15 novembre 2010






Le samedi, le libraire prend la vague.

Le week-end, avec son vendredi soir plein d’espoir, son samedi flânerie, et son dimanche reposant… tout être humain normalement constitué adore le week-end, et le samedi en particulier, puisqu’on se ballade, tout est ouvert, il y a du monde ; le dimanche c’est plus triste, enfin surtout si vous avez grandi en province : il gardera toujours un goût d’ennui. Quoiqu’il en soit, le libraire normalement constitué aime aussi le samedi, mais pour d’autres raisons : le samedi, c’est jour compte triple, comme au scrabble. On a bûché toute la semaine à débiter du carton, des offices, des commandes pour quoi ? pour le samedi pardi. C’est le jour phare de la semaine, celui qu’on attend avec impatience pour vider la réserve.

Donc nous, on bosse, pendant que vous, vous êtes censés faire du shopping, consommer, et dilapider la paye de la semaine. Normalement. Parfois vous avez la mauvaise idée de partir en week-end, de faire le pont (maudit mois de mai), ou d’être en vacances, et de nous laisser à notre triste sort. Un truc presque infaillible pour savoir si on va avoir du monde le samedi, c’est l’oracle de la boucherie : s’il y a la queue à la boucherie, on fera le plein aussi à la librairie. Comme quoi la consommation de viande est à pondérer avec les appétits de lecture.

Le truc chouette du samedi, c’est qu’on passe du temps avec vous, chers clients. Pas de montagne de cartons à bipper dans la remise, pas d’office monstrueux à caser sur la table, pas de distributeurs ou de représentants à appeler pour demander ceci ou cela. Non non non le client est roi, les autres jours aussi, mais surtout le samedi.

Les foules ne font tout de même pas la queue devant le rideau à l’ouverture, mais ça commence souvent dès le lever de rideau de fer (on est un peu jaloux de Naturalia pour ça, eux les gens trépignent sur le trottoir en attendant l’ouverture). Avant 14h, les clients sont souvent de jeunes gens invités qui viennent chercher les cadeaux pour goûter d’anniversaire, espérant rafler le titre de meilleur camarade de classe avec le dernier opus des Légendaires. La moyenne d’âge est donc très basse : on peut dénombrer en heure de pointe jusqu’à 3 poussettes dans la librairie + 8 enfants âgés de 6 à 10 ans + 4 adultes oscillant entre l’aîné surexcité par la perspective de ce Saturday afternoon fever, et le cadet boudeur à l’idée d’aller au parc, qui s’en prend donc à la vitrine, et le petit dernier qui dans le meilleur cas babille dans la poussette, dans le pire braille parce qu’il se découvre une allergie à la librairie. Mention spéciale pour ce samedi où trois garçonnets avaient décidé de faire la bataille, pendant que le voisin du dessus se lançait dans l’exploration des capacités de sa nouvelle perceuse, et que le téléphone sonnait à tout-va : la symphonie du samedi en ut.

Une fois le tardif déjeuner consommé, les clients arrivent, par vagues. Une déferlante avec 15 personnes dans la librairie, qui veulent causer, jouer aux devinettes (« il me semble que le livre s’appelle Mes anges sont tombés ; vous l’auriez ? » « - Attendez. [rien sur Electre ni sur Librisoft ; concentration maximale]. Vous êtes sûre que c’est le bon titre ? non ? ce ne serait pas Mes étoiles on filé ? » « - Tout à fait ! »), qui ont besoin de paquets cadeaux, qui veulent le dernier exemplaire dans la vitrine. Il y a la queue à la caisse, c’est formidable, on se frotte les mains comme des petits écureuils gourmands.

Ensuite le ressac ; plus personne. Une impression de vide, comme une salle de concert après la fermeture de la buvette. La fête est finie et il n’y a plus que nous qui restons. On s’occupe, genre exercice de rédaction : qui écrit sa notule sur un petit carton orange et hop ! on colle sur le livre, qui écrit une critique sur le site, qui écrit un article pour le blog, genre ce que je fais actuellement. On peut aussi ranger, les déferlantes sont parfois dévastatrices, surtout dans le rayon jeunesse. Et puis nouvelle vague arrive.

Comme il n’y a pas de coefficient de consommation aussi fiable que les coefficients de marée, nous sommes toujours à la merci du hasard pour ce qui est de la régularité des vagues. Quant à l’amplitude, eh bien le mois de décembre est en général le mois des grandes marées. Le dernier samedi avant Noël a des airs de Tsunami humain. Tout ça pour vous dire que Noël approche, et qu’il est grand temps de préparer vos cadeaux. Avant que nous, surfeurs, pardon, libraires, soyons totalement lessivés…

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S comme... SYMPA

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 21 septembre 2009




Norbert est un mec sympa, qui lit un livre sympa, dans un décor et une position tout aussi sympas.

Malgré un entraînement de kamikaze, une formation de haute volée, une expérience de mercenaire et/ou un aplomb naturel, il nous arrive toujours de glisser sur une peau de banane et de se faire voir pour la énième fois par un truc vieux comme le monde : impossible d'effacer de mon visage ce grand sentiment d’interlocation (je sais ça n’existe pas ce mot-là, c’est dire le niveau), entre l’incompréhension et la surprise, genre la face de poisson sur l’étal du marché, lorsque l’on vient me demander un « livre sympa ». Je devrais être parée, depuis le temps, puisque c’est l’une des demandes les plus récurrentes. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une frusque, un dessus de lit, une couleur, un bar, ou même une personne qu’on croise de loin en loin peut être sympa ; mais un livre ? est-ce que littérature est sympa ?

Mon problème avec « sympa », c’est que cela ne veut rien dire ; un demi-mot, un mot tronqué, qui est à contre-sens de son étymologie (participation à la souffrance d’autrui : la fête donc). C’est un mot mou, qui recouvre tout et n’importe quoi, à considérer comme un compliment ou une insulte.

Une fois passé le moment d’égarement, on passe à l’action, en ravalant ces considérations de linguistique. En parlant de livres sympas les gens cherchent quelque chose de léger et de drôle, et malheureusement il n’y en a pas des quantités faramineuses. La vérité est bien cruelle, le rire (dans un roman) est rare. D’ailleurs je profite de vous et vous mets à contribution sans vergogne ; si vous avez des titres sous le bras, vous êtes priés de les laisser dans les commentaires. En plus d’être rare, il est relatif. Il arrive que l’expression du poisson interloqué se transmette au client quand le libraire se lance dans une apologie d’une série noire particulièrement loufoque avec un gros lézard préhistorique qui rend fou tout une station balnéaire en diffusant des phéromones, et à la poursuite duquel se lance une gentille folle qui se prend pour Xena la guerrière et un sherif qui carbure aux pétards*. Personnellement cela me fait hurler de rire, mais j’admets que cela ne soit pas contagieux.

D’autre part le « sympa » genre divertissement genre « un livre qui ne prend pas la tête », c’est encore plus compliqué. Exit les sujets qui fâchent, la mort, les dénouements malheureux, les histoires d’amour qui finissent dans un bain de sang. Cela réduit franchement le corpus… allez savoir pourquoi la littérature contemporaine, comme la moderne ou l’antique, recèle d’une multitude d’histoires tristes. Poignantes, et pas forcément marrantes.

Et puis si un livre ne me prend pas la tête, je ne vois pas ce qu’il va me prendre. Par définition, il ne marquera pas son lecteur, alors à quoi s’en souvenir ? et si certains éditeurs se sont fait une profession de pondre des livres calibrés à ce dessein, on doutera que ces livres jetables (au pied de la lettre : pilonné ou épuisé, tel sera son court destin) rentre un jour dans la Pléiade. Pourquoi perdre son temps et son argent avec des quantités négligeables ?
Rhôôôôô mais qu’est-ce qu’ils sont rabat-joie ces libraires. Tout de suite ils veulent vous vendre une chronique sur un enfant né au goulag qui se retrouve dans un cirque à cause d’une difformité spectaculaire et qui finit lynché, accusé à tort, victime des préjugés, alors qu’il avait une âme de poète**. On veut un petit bouquin pour lire dans le métro et voilà le travail ; c’est comme me présenter une robe de soirée avec froufrous et paillettes quand je cherche juste un t-shirt pour faire du jogging.
Oui je sais. Je ne suis pas sympa. Merci pour le compliment.

* Cherchez.

** Cherchez pas.

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