R comme.. RETOUR

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 20 septembre 2010






Dessine-moi un retour...



Maintenant que vous en connaissez un bout sur la fabuleuse histoire de la librairie, parlons d’un truc un peu moins glorieux, ou du moins un peu plus triste : les retours. Sortez les mouchoirs. Il arrive qu’un livre, malgré tout, reste esseulé, et que le libraire s’en sépare, ils se quittent, l’œil humide, et chacun poursuit sa route, en essayant de ne pas regarder en arrière.

Trèfle de bluette, les retours représentent une part non négligeable du boulot de libraire. Au bout d’un certain temps les ouvrages arrivés à l’office ne sont plus si neufs que cela, et on se pose la question : va-t-on les garder dans le fonds de la librairie, c’est-à-dire les ranger dans les rayonnages, les suivre à l’unité, mais fidèlement ? Peu sont élus, vu la taille modeste de la librairie, et la production exponentielle. Certains distributeurs ont des critères de retour précis (le livre doit être une nouveauté, soit avoir plus de 3 mois et moins d’1 an à compter de la date de parution), voire même exigent qu’on passe par le représentant qui nous fait la fameuse AR (autorisation de retour, pour ceux qui ne suivent qu’à moitié). Ca nous complique la tâche et ça ralentit notre cadence stakhanoviste, mais s’ils y tiennent, c’est qu’ils ne veulent pas que les libraires abusent en retournant trop vite les livres, sans leur laisser le temps de rester sur table. D’autres distributeurs ont des retours ouverts, ce qui signifie qu’on peut retourner tout et n’importe quand. Très utile, surtout quand les clients frappés d’amnésie oublient de venir chercher leur commande.

Voilà pour les critères des distributeurs ; passons maintenant aux critères du libraire. Comment vous expliquer ce délicat mélange de subjectivité et de nécessités ? on retourne beaucoup quand on a besoin de place, on défend becs et ongles certains livres qui ne se vendent pas, on se débarrasse dès possible de la énième bouse blockbuster, on retourne dépité la pile du bouquin auquel on croyait totalement et qui n’a plu qu’à nous, on retourne férocement les offices sauvages… en dehors de nos goûts et de nos humeurs, on jette un coup d’œil sur l’ordinateur : objectif comme un notaire, il nous informe de la rotation (les quantités vendues dans l’année) et nous permet aussi de voir comment il se vend ailleurs. Ensuite on pondère.

Une fois la sentence prononcée, les livres partent au retour : dans la remise tout d’abord, puis proprement encartonnés et renvoyés au distributeur. Et oui ce n’est pas comme la restauration où l’on jette les restes ou les fringues que l’on peut solder à la fin de la saison : nous pouvons retourner les invendus, que les distributeurs nous créditent ensuite. Cette pratique incite les libraires à commander sans complexe et les éditeurs à produire sans vergogne. Et tout le monde en profite, les coursiers, les transporteurs, les distributeurs, qui évidemment vivent du flux des marchandises. Sauf les libraires qui se fadent les cartons à ouvrir, stocker, ressortir, regarnir et scotcher. Genre Sisyphe. Comme il faut imaginer Sisyphe heureux, la corvée de retour permet parfois de se délasser comme un hamster dans sa roue : un peu d’exercice, c’est bon pour les nerfs.

Mais il y a l’implacable malédiction du retour : il est dit que lorsque le libraire se décide à retourner un bouquin sorti depuis trois mois, dont personne n’a entendu parler, alors le lendemain même un client viendra lui demander. Rien de plus énervant que de recommander un livre qu’on vient juste de retourner…

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Q comme... Quand est-ce qu'i sort ?

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 14 septembre 2010






Michel Houellebecq, prématuré d'une semaine."



Quand est-ce qu’i sort, m’sieu, le prochain Naruto ? demande-t-il d’une toute petite voix timide et pleine d’espoir. C’est au moins la deuxième fois qu’il vient cette semaine. Espère-t-il une erreur de ma part, lors de sa précédente visite ? Ou peut-être-t-il mal entendu ? Et si Naruto avait décidé d’avancer la parution de la suite de ses aventures, rien pour lui faire plaisir ? Ce serait bête de rater cela…

Mais non hélas, et je suis navré de devoir lui faire la même réponse que la veille : Naruto sortira le 17 octobre, ça n’a pas changé. Et le Bleach, quand est-ce qu’i sort, le Bleach ? Pareil pour le Bleach, mon gars, repasse le 17 je t’en mets un de côté. Difficile toutefois de s’agacer d’une telle impatience, d’un tel enthousiasme, quand bien même la scène se produirait plusieurs fois par jour (ce qui généralement est le cas).Le plus cruel, c’est quand le manga est déjà arrivé à la librairie et qu’on ne peut le vendre avant le lendemain. 24 heures à attendre, autant dire une éternité quand on a dix ans, même si on connaît déjà l’épisode par cœur pour l’avoir maté en boucle sur internet en téléchargement tout ce qu’il y a de plus illégal. Parce que figurez-vous que les livres, c’est l’inverse des yaourts. Il y a une date écrite dessus (sur le bon de livraison en tout cas) et on n’a pas le droit de les vendre AVANT cette date.


Cette interdiction porte le joli nom d’embargo et c’est sensé mettre tout le monde à égalité, les grands comme les petits, les libraires parisiens et les libraires des régions, ceux des grandes et des petites villes. Les 24 à 48 heures de battement entre la livraison et la mise en vente, c’est justement pour donner le temps aux livreurs de faire le tour des officines et d’y déposer leur précieuse cargaison. L’embargo répond donc à la même logique que celle qui conduisit il y a 30 ans à l’adoption du prix unique du livre : permettre à chacun de proposer le même livre au même moment et au même prix et partant, favoriser l’existence du réseau de distribution le plus riche et varié possible.

Sauf que le respect de l’embargo prend du plomb dans l’aile, deux bons coups de chevrotine venus de part et d’autre rien qu’au cours de ces quinze derniers jours. Premier à défourailler, Robert Laffont, heureux éditeur de Brett Easton Ellis. Suite(s) Imperiale(s), le dernier roman de l’américain a bénéficié d’une presse très élogieuse, il a notamment fait la couverture des Inrocks dans l’avant-dernier numéro d’Août. C’est de plus en plus fréquent de voir des articles paraître avant même la sortie d’un roman, surtout quand il est attendu. Peur de se faire griller par le canard d’en face, j’imagine. Suite(s) Imperiale(s) était prévu pour le 8 septembre. Or, trois semaines en matière de retombées media c’est une éternité. Les gens ont vite fait de zapper et de passer à autre chose. Je pense qu’on a dû commencer à flipper sévère chez Bob Laffont. « Toute cette bonne presse qui se perd, c’est quand même dommage ». Aussi a-t-on décidé d’avancer la date de parution du roman, qui est finalement sorti la semaine dernière, toute fin août. Sorti, mais pas pour tout le monde, pas pour toutes les librairies. Petite explication… Chez Robert Laffont, on classe les librairies en deux niveaux : les librairies de premier niveau et les sous-merdes, mais on dit plutôt librairies spécialisées. Les librairies de premier niveau reçoivent la visite d’un représentant alors que les librairies spécialisées font leur choix sur les catalogues d’Interforum, qu’on coche gentiment, qu’on glisse dans une enveloppe et qu’on confie à la Poste ou à ce qu’il en reste. Un peu comme votre grand-tante de province qui commande ses Damarts à la Redoute. C’est désuet et tout à fait charmant, mais revenons à notre catalogue. Robert Laffont est l’un des 80 à 100 éditeurs diffusés par Interforum, l’un des plus importants aussi. Sans vouloir faire le malin, j’avais la possibilité d’être diffusé directement par Robert Laffont, mais cela voulait dire recevoir aussi sept autres représentants qui ont des catalogues dont l’essentiel ne me concerne pas ou m’intéresse très modérément. Recevoir le représentant de Robert Laffont et travailler les autres éditeurs sur catalogue aurait été l’idéal, mais c’est compliqué à mettre en place, ce que je peux tout à fait comprendre. C’est un peu comme au restaurant, quand vous voulez des frites à la place des haricots verts du menu, et prendre deux entrées au lieu du dessert, ou avoir une troisième boule de glace à la place du café. C’est compliqué, vous passez pour un chieur, et si tout le monde fait la même chose, on y est encore à Noël. Etant un garçon arrangeant, je continue à faire mes petites croix sur mes petits catalogues Interforum. C’est ce qui a causé ma perte…

Car figurez-vous que si Robert Laffont a avancé la sortie de Suite(s) Imperiale(s), il a servi uniquement les librairies de premier niveau sans mettre personne - et apparemment pas Interforum - au courant. C’est mon collègue et camarade Grégoire, de la librairie Longtemps qui a vu les piles de Bret Easton Ellis , en allant acheter une cartouche ou une rallonge à la Fnac. Ce qui la fout mal, avouez. Quelques coups de fil nous ont permis de constater que personne dans le quartier, ni Michelle, de Texture ni Sophie, du MK2 n’avait reçu quelque chose qui ressemble de près ou de loin au dernier livre de Bret Easton Ellis. Titre que nous avions évidemment tous pris à l’office.

C’est un peu agaçant, vu que Suite(s) impériale(s) était le roman le plus demandé il y a une dizaine de jours. Nous avons donc demandé des explications. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière sans doute, qu’une pétouille arrive à l’office ; en général c’est consécutif à un problème technique. Mais là, non. C’est un écart parfaitement assumé par la direction commerciale de Robert Laffont, dont la réponse a le mérite d’être claire à défaut d’être satisfaisante. Robert Laffont a décidé sciemment de servir les plus gros arguant du fait que ces librairies avaient fait des commandes plus importantes. Et moi qui pensais que c’était le stagiaire qui avait appuyé sur le mauvais bouton, pendant que le chef de service avait piscine !

En clair, Robert Laffont avait la possibilité technique de servir rapidement et assez facilement les librairies les plus importantes et ne s’en est pas privé, au mépris de tous les usages de la profession. C’est je crois une première. Que se passera-t-il ? Rien sans doute. On a reçu un petit mail, assurant qu’il ne fallait pas voir dans cette décision une marque de mépris mais bien au contraire la prise en compte de nos contraintes financières (because trop de frais de port pour une si petite quantité). Interdit de rire, là-dessus on nous colle un exemplaire gratuit, et je pense qu’on est sensé dire merci. L’autre coup de Jarnac, porté au sacro-saint principe de l’embargo, vient des libraires eux-mêmes, cela me navre de l’écrire. Les mêmes causes (presse précoce et dithyrambique) produisant les mêmes effets (sortie anticipée), Flammarion a avancé au vendredi 3 septembre la parution de La carte et le territoire, le dernier roman de Michel Houellebecq (au demeurant excellent). La plupart d’entre nous ont reçu les livres le 1er septembre. Le 3 au matin, je regarde comme j’en ai l’habitude, les ventes du réseau Datalib, qui rassemble environ 190 librairies indépendantes de toutes tailles ayant décidé de se communiquer le détail de leurs ventes. Ceci pour me rendre compte que la moitié d’entre elles ont commencé à vendre, sans respecter l’embargo, le roman de Houellebecq. Lequel réussit ainsi l’exploit de se hisser à la 24ème place des meilleures ventes des 7 derniers jours avant même le jour de sa sortie. Les mêmes qui braillent à juste raison contre le comportement de Robert Laffont ne respectent pas l’embargo. J’ai gardé mes 30 exemplaires en réserve jusqu’au jour J et j’ai un peu l’impression d’être le con de l’histoire. C’est assez agaçant. Pas grave, mais agaçant. Comment aller faire la leçon aux autres si on n’est nous même pas capables d’avoir un minimum de discipline, et de respecter l’embargo sur les titres importants ? Ce qui me désespère un peu, parce que ça va contre mes convictions, c’est de devoir constater que l’autodiscipline est une vaste blague ; il n’y a que la schlague qui fonctionne, mon adjudant-chef avait raison. L’embargo a été presque parfaitement respecté à la sortie du dernier tome d’Harry Potter, parce qu’on savait très bien que les contrevenants se feraient taper sur les doigts, et pas qu’un peu. C’est un peu pathétique de faire ce constat à mon âge, mais rassurez-vous, cela ne va pas durer.

Alors, quand est-ce qu’i’ sort le prochain Naruto ? Mais dès que je le sors du carton, mon gars !

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P comme... PARA

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 10 septembre 2010






Comment ça? la dame elle a pas le cahier de vacances de CE2?



Le quotidien du libraire est parfois sans surprise : décembre on fait des paquets cadeaux, mars on vend du Goncourt, juin on vend des cahiers de vacances. N’empêche, voir les foules prendre d’assaut les bacs à parascolaire, ça surprend toujours. Le collégien déboussolé qui cherche le salut et le bepc dans des annales corrigées, les parents prêts à tout pour que le fiston rentre à Centrale, à commencer par le cahier de vacances pour maternelle (comme il est très éveillé, Junior aura droit directement au cahier Moyenne section, il est très doué avec les gommettes). Les éditeurs ne s’y trompent pas et trouvent toujours de nouveaux produits pour ces petits cœurs qui battent au rythme scolaire. Soutien, corrigés, entraînement, cahier du jour, du soir, de vacances, de la crèche à la prépa. Mais pourquoi s’arrêter là ? visons le cas de ceux qui sont sortis du cadre scolaire, et qui ont nécessairement besoin de réviser ou d’apprendre tout court : les adultes. Derniers nés dans la famille nombreuse du parascolaire, qu’on pourrait appeler le postscolaire, les cahiers de vacances pour adultes, du truc érotico-coquin (il n’y a pas que les maths dans la vie active) au truc cérébral et sérieux édité par le CNRS qui vous permettra de briller à l’apéro du camping encore plus que d’habitude grâce à vos fines analyses géopolitiques.

Vous l’avez peut-être compris à demi-mots, mais le parascolaire, c’est presque aussi intéressant pour le libraire que le scolaire ou le rayon juridique-informatique : le degré zéro du glamour. Pas des paillettes, pas de conseils, pas de surprises, juste de la gestion de stock ; et les éditeurs vous obligent à prendre en avril des lots de 150 cahiers de vacances… et celui que tout le monde va vouloir cette année ce sera pour le passage du CE2 au CM1, et il sera bien évidemment en rupture… et ces regards accablés (des parents) quand le cahier de vacances a un retard de livraison et que le petit ne pourra pas l’emmener en colo… on se console en glissant un regard au minois ravi du bambin libéré de la corvée... et au mois de septembre, on reçoit les notés (les titres en rupture qu'on avait commandés au mois de juin et qui déboulent trois mois après la bataille)...

Dans la famille para, nous trouvons aussi le paranormal et le paramédical, soit ce qui se ballade autour et au-delà du normal et du médical : autant dire que les potentialités sont nombreuses, et bien plus imaginatives. Si on voulait faire bien plus d’argent, en s’appuyant sur le flux des mystiques babas cools qui vont au Naturalia voisin et sur l’angoisse contemporaine du développement personnel, on lancerait un rayon Spiritualités. Mais comme on est très sous-développé intérieurement, genre cartésien cynique, on en reste à la demande ponctuelle et à la commande clients, qui cependant ne manque pas de vous ouvrir des horizons. Je viens de découvrir aussi qu’Electre avait une catégorie « Vie future » et je ne résiste pas à l’envie de vous présenter mon chouchou, Le Voyage vers les sphères célestes : les étapes vers le paradis et la découverte des SPPA (sous-personnalités psycho-actives), où « L'auteure, chamane, psychothérapeute, médium et guérisseuse, décrit le passage du bas astral, ou enfer, vers les sphères célestes où règnent la paix, la béatitude et l'amour et où résident des êtres magiques resplendissants de beauté et de conscience. » Si c’est pas mignon, ça. Nous avons aussi eu droit à L’osthéopathie intrapelvienne et son concept d’arbre gynécologique. Enfin ce ne sont que quelques arbres, qui cachent une forêt éditoriale qui se porte bien mieux que l’Amazonie ; si vous avez l’occasion, rentrez dans une librairie ésotérique, avec ses rayons Réincarnations et vie après la mort, et ses bracelets en verroterie aux vertus propitiatoires. Ils ont souvent un rayon cd avec des enregistrements d’oiseaux et de la mer. De quoi rester matérialiste et sceptique pour au moins huit ou neuf vies.

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