Sélectionné Par buveurs d'encre -- 22 février 2010

C'est la même chose pour nous, dès que vous franchissez la porte de la librairie
« Oh la la, je le crois pas ! J’ai encore oublié ma carte de fidélité » vous exclamez-vous fébrilement en déversant le contenu de votre sac à main sur les fragiles livres de caisse qui n’en demandaient pas tant. « Pas grave », répondé-je automatiquement en essayant de sauver ce qui peut l’être « Je vais vous en faire une autre et à votre prochaine visite, nous cumulerons le montant de vos deux cartes ». « Et même celui des 47 cartes que je vous ai déjà délivrées au cours de ces 6 derniers mois », ajouté-je quand je vous connais suffisamment pour vous régaler de l’humour de garçon coiffeur qui fait ma réputation dans les bistrots les plus réputés de l’avenue Secrétan.
Disons-le simplement : si chaque carte de fidélité remise était dûment complétée jusqu’à son terme, compte tenu du ticket moyen, les Buveurs d’Encre réaliseraient environ 3 fois le chiffre d’affaire de la Fnac des Halles, ce qui n’est pas [encore tout à fait] le cas. Que cache ce phénomène de déperdition et faut-il s’en inquiéter ? Le budget trimestriel d’impression des cartes de fidélité mine-t-il la rentabilité de votre librairie préférée ? Autant de questions cruciales auxquelles je me propose d’apporter aujourd’hui une réponse argumentée.
Aborder le douloureux problème de la perte des cartes de fidélité, c’est déjà répondre à la question que vous posez toutes et tous, et que les plus rustres d’entre vous n’ont pas hésité à formuler « Mais pourquoi diable avoir choisi ce format à la con, qui ne tient pas dans un portefeuille ? ». Les cyniques ajoutant avec un air entendu « Avouez c’est pour bien être sûr qu’on la paume à coup sûr, avouez ? »
Eh bien, non. Figurez-vous que cela partait d’un bon sentiment. J’avais noté en tant que lecteur que j’étais souvent à la recherche d’un marque-page, et il me semblait que proposer une carte de fidélité qui remplisse en même temps la fonction de marque-page avait du sens pour une librairie. C’était compter sans votre bordélisme légendaire, à vous surtout mesdames, car si vous êtes plus nombreuses que les messieurs à fréquenter la librairie, vous l’êtes aussi, et dans de bien plus vastes proportions, à oublier SYSTEMATIQUEMENT ladite carte. Certes, vous changez de sac plusieurs fois par semaine, certes, vous avez d’autres priorités, mais est-ce si compliqué que cela de plier en deux un bout de carton et de le glisser une fois pour toutes entre disons, la carte de crédit et celle du gymnase club ?
« Ouémédidon, poukikisprend ? vous entendé-je rétorquer. « Si y croit qu’on a qu’la sienne à faire attention, de carte de fidélité ! ». Le fait est que vous en avez autant que de magasins que vous fréquentez. C’est bien là que le bât blesse : carte du Monop, carte de l’Epilpoils, carte du club de sport, carte du Naturalia, et je ne parle même pas de celles des autres librairies où l’esprit d’aventure vous amène à vous abandonner parfois. Après tout, vous faites ce que vous voulez, nous sommes un couple libre. Moi-même, voyez-vous, j’ai eu des aventures avec d’autres client(e)s. Mais si j’en crois le contenu des sacs que vous exhibâtes parfois devant moi, vous êtes nombreuses, coquines que vous êtes, à mettre en pratique le concept berlusconien de la multifidélité.
« Vous ne pouvez pas les gardez, les cartes ? » minaudez-vous parfois. Ma réponse est claire à défaut d’être satisfaisante. NON. Vous avez déjà du mal à garder une seule carte, imaginez-moi avec deux mille. Imparable, non ? Les plus technophiles d’entre-vous ne se laissent pas décourager et me décochent cette botte (qu’elles/ils croient) imparables. « Votre machin, là , - mouvement volontaire de menton en direction de l’écran affichant Librisoft- y peut pas gérer les cartes informatiquement ? » Bien sûr que si, y peut ; c’est prévu. Sauf que cela prend un temps fou à chaque transaction, et que les samedis ou la période d’avant Noël c’est tout bêtement inapplicable. En plus, vous ne l’avouerez jamais, mais je pense que c’est important pour vous de conserver le bout de papier par devers-vous. Ca fait partie de la thérapie. Et puisqu’on a décidé être honnête et de tout se dire, c’est vrai que ce système permet de garder le coût de la carte de fidélité dans des limites acceptables pour la librairie. A savoir 2 à 2,5% du chiffre d’affaire, au lieu de 5% si j’appliquais systématiquement la réduction à tout le monde, sans carte. Vu de l’extérieur, ça peut sembler des arguties de boutiquier, sauf que ça fait une grosse différence. C’est presque le montant d’un salaire annuel net hors charge, et près du double du bénéfice annuel. Petite cause, grands effets… Cela dit, cela ne nous empêchera pas de vous remettre les achats perdus sur une nouvelle carte de fidélité, sans demander de justif’, au tarif syndical de 20 euros le grand format et 7,50 euros le poche. Parce qu’on même si vous n’êtes pas 100% fidèle, on vous fait toute confiance…
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 15 février 2010

Electre, ou l'antiquité au service du futur.
Pas d’inquiétude, on ne va pas vous faire un cours sur la mythologie, ni une incursion dans la psychanalyse. Quoique. Non on va parler informatique, car sous cet antique prénom se cache le bras bionique du libraire, j’ai nommé : Electre à la mémoire infaillible. Le logiciel bibliographique quoi. Vous avez une question, je tapote sur l’ordinateur et vous avez une réponse. Magique. Mon logiciel, mon oracle.
N’allez pas croire que c’est lui (ou elle, d’ailleurs) qui fait tout le boulot, hein, ce n’est qu’une machine tout de même, et ce n’est pas HAL 9000, mais bon elle se révèle un outil des plus précieux : Electre recense tous les livres édités en français, une partie des épuisés et des parutions à venir aussi, car elle a le FEL. Pas la Flamme Eclairante des Livres, mais le Fichier Exhaustif du Livre, mis à jour par les éditeurs et distributeurs. Sur les fiches les plus récentes, vous aurez en plus du nom des auteurs et traducteurs éventuels, du titre, de l’éditeur et l’ISBN, le nombre de pages, les dimensions de l’ouvrage, une photo de la couverture, un résumé, voire même la table des matières et une bio de l’auteur. Et pour ce qui est des options de recherche, c’est le grand luxe : on peut chercher par le prix, le public, la langue originale, la classification Dewey, etc. C’est pourquoi, lorsque vous arrivez avec votre fameuse question piège (« Je n’ai ni le titre ni l’auteur, mais c’est écrit par une femme, et ça parle des chevaux dans le Berry et l’éditeur a un nom qui commence par E »), je fais semblant de réfléchir par moi-même une minute, puis je tape d’un air entendu « chevaux » et « Berry » dans la petite case « Sujet », et pouf la magie opère, j’ai votre réponse. Et vous pouvez vous extasier sur les capacités incroyables (de la machine) du libraire.
Il y a une option de recherche que j’adore sur Electre, c’est « Recherche phonétique » : vous rentrez le nom bien écorché d’un auteur et repouf la magie opère. Et quand j’ai un doute sur l’orthographe de Gombrowicz, et bien je ne perds pas de temps ni de contenance, parce que ma fidèle Electre a son petit décodeur phonétique intégré.
Electre, la meilleure amie du libraire, son fidèle et fin limier ; mais je vous vois venir : vous êtes jaloux. Vous comprenez que les autres moteurs de recherche à côté ne sont que de tristes expédients. Mais non, vous n’aurez pas Electre : il s’agit d’un logiciel professionnel, à l’usage des libraires, bibliothécaires et autres professions du livre. Et oui, il faut être membre du club ultra-select des lecteurs de Livre Hebdo, le canard interprofessionnel, édité par le Cercle de la Librairie. Avec un nom comme ça, ils font penser à une confrérie de bourgeois ventripotents avec cigare et moustaches qui conspirent dans des salons anglais ; normal c’était la mode en 1847, année de création de ce fameux Cercle. Et pour le salon avec fauteuils en cuir, il se trouvait boulevard Saint-Germain. A l’époque on fédère les principaux métiers du livre, et on s’occupe de la Bibliographie de France, bulletin au nom vieillot mais qui est bel et bien l’ancêtre d’Electre.
Au siècle suivant, on abandonne les moustaches et les intérieurs confinés, et haro sur la technologie : Electre est informatisée, un coup sur le minitel, un coup en Cdrom et pour finir sur internet. Et parallèlement on met en place un système de transmission informatisée des commandes, appelé Dilicom.
En voilà une belle histoire à la papa, où le progrès pourvoit à tous nos besoins. Vous croyez vraiment au happy end ? non bien sûr ; dernier anicroche en date à propos de cette belle histoire d’amour entre le libraire et son Electre chérie, la changement d’interface : on était habitué à des modules de recherche tout simples et voilà qu’ils rajoutent une tripotée d’options tout bonnement contraignantes. Comme si votre femme, sans vous prévenir, allait faire un tour chez le chirurgien esthétique et revenait avec une nouvelle tête.
Avec la nouvelle version d’Electre on a râlé tant et plus dans les rangs des libraires que le Cercle de la librairie, qui ne manque pas d’humour, a édité un Electre pour les nuls. De quoi surmonter son complexe d’Electre.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 09 février 2010

Super-Repré : fier comme le coq, rusé comme le coyote...
Depuis bientôt un an que vous consultez ce blog assidûment, le monde du livre et de ses multiples intervenants n’a quasiment plus de secrets pour vous. Vous voici donc mûr(e) pour aborder l’étude du maillon le plus important de la chaîne du livre, maillon qui n’est ni le libraire, ni l’éditeur encore moins le lecteur, misérable vermisseau, mais bel et bien le diffuseur, et son avatar en librairie : le représentant.
Le représentant, c’est un peu le libraire du libraire. S’il y a une chose sur laquelle les professionnels de la profession tombent donc tous d’accord, c’est l’importance de la diffusion. Car vous vous imaginez bien que sur les 60 000 nouveautés annuelles publiées par, à la louche, disons 5000 éditeurs, seule une minorité va trouver sa place sur les tables et dans les rayons des librairies.
En résumé, le job du diffuseur (et donc du représentant par lui employé et payé) c’est de présenter avant parution les nouveautés des éditeurs de son catalogue pour donner envie au libraire de les découvrir et de les acheter. Je dis les éditeurs, car chaque représentant présente les nouveautés de nombreux éditeurs. Très rares sont en effet les maisons qui ont à la fois les moyens et la volonté de se doter d’un réseau de diffusion dédié uniquement à leur maison…
Prenez les éditions de Minuit, par exemple : c’est la crème et de la crème, éditeur de Beckett, Duras, Echenoz et Jean Passe, une maison qui tient historiquement une place particulière dans le monde de l’édition. Même sans être un rat de bibliothèque, on connaît de nom… et on se dit que cela doit être gros, une boîte comme ça. En fait, non. Les locaux des éditions de Minuit, cela doit faire 5 fois la surface des Buveurs d’Encre, et la maison doit employer une dizaine de personnes. Impossible donc de se payer le réseau de commerciaux qui va visiter les hypers, les grands magasins, les Fnac et Virgin et les librairies indépendantes de l’hexagone.
Minuit confie donc sa diffusion au Seuil, et c’est Fred, le représentant de l’équipe 1 de la diffusion du Seuil (ou 2, je m’y perds) qui va nous présenter les nouveautés de Minuit, en même temps que celles de Bourgois, Métailié, Milan et une trentaine d’autres éditeurs. Beau catalogue, donc. Je vois Fred tous les deux mois en moyenne, c’est l’un des 25 à 30 représentants que nous rencontrons régulièrement. Il va nous présenter 300 et 500 nouveautés à chaque fois et nous consacrer environ une heure trente à deux heures. Il est évident qu’on ne parle pas de tous les livres en détail, ce qui n’aurait d’ailleurs aucun intérêt. Le but de Fred, c’est de s’assurer que je prends les livres qui me concernent (c'est-à -dire qui ont une chance de vous intéresser et/ou de me plaire à moi plus ceux qui sont incontournables) et que je remarque (idéalement que je lise) ceux que j’ai une chance de pouvoir mettre en avant. Fred a lui-même des objectifs. On lui demande, par exemple, une mise en place de 200 exemplaires d’un titre X ou Y, parce que le diffuseur a garanti à l’éditeur une mise en place initiale de disons, 4000 exemplaires. Là -dessus, le diffuseur va prendre, genre 10% du prix de vente. Vous commencez à voir comment cela fonctionne ?
Bref, comme il connaît les Buveurs d’Encre et mes goûts, je sais que Fred va me diriger sur des bouquins qui ont de bonnes chances de me plaire. Si le résumé qu’il me fait du livre me branche, je le lui demande en service de presse. Cela veut dire que je le recevrai (gratos) avant parution, que j’aurai ainsi le temps de le lire et éventuellement de « faire une pile », c’est-à -dire de présenter le livre sur table et de multiplier ainsi son potentiel de vente par 10. A contrario, même s’il dispose dans ses nouveautés de LA référence ultime sur l’élevage des chihuahua, ou sur la méthode PILATES survitaminée, Fred ne s’appesantira pas, car il sait je ne lui prendrai pas, son foutu bouquin. Sauf s’il insiste parce que cela l’arrange, mais il n’insistera pas, car il a de toute façon dans son fichier clients quelques grandes enseignes que le bouquin intéressera.
Là , je viens de vous faire l’équivalent de la visite du pavillon témoin en matière de diffusion. Parce que Fred est très proche de mes goûts en matière littéraire, parce que son groupe (Seuil diffusion/Volumen) nous classe en premier niveau (en gros la première division des librairies, ce qui veut dire davantage de représentants et un catalogue plus « léger » pour chacun) et parce que son catalogue nous intéresse particulièrement.
Mais nous ne sommes pas classés partout en 1er niveau (c’est regrettable, je le concède). Cela veut dire que nous recevons parfois des représentants qui ont des catalogues énormes à présenter. Cela ne nous empêche pas de bien travailler ensemble, mais forcément, quelqu’un qui a deux mille bouquins à présenter va avoir un peu de mal à maîtriser l’ensemble de son catalogue sur le bout des doigts. Mais on essaie quand même de bosser intelligemment, et j’ai plaisir à croire que les représentants et représentantes – premier, deuxième et xième niveaux- viennent nous voir avec plaisir, car nous les accueillons dans de bonnes conditions. Les rendez-vous se font ainsi au bistrot, en général au Dauphin, endroit moyennement glamour mais très sympathique qui accueille la meilleure part de nos rendez-vous.
En même temps, des fois, être en premier niveau n’est pas nécessairement un cadeau. Jusqu’au mois dernier, on bossait tranquillement par bons avec Interforum (on est considérés comme tellement nuls qu’on a même pas de représentant, on nous envoie un catalogue sur lequel on coche ce qu’on veut, on reçoit le tout, c’est un peu comme les 3 Suisses si vous voyez le truc, le pèse-personne cadeau ou l’agenda en peau de zob en moins). Mais vlatipa que le mois dernier, considérant notre énorme potentiel commercial, la direction commerciale d’Interforum décide de nous passer en premier niveau. Sauf que leur premier niveau à eux, il est taillé pour la FNAC. Cela veut dire recevoir 8 représentants dont certains n’ont en portefeuille que deux ou trois éditeurs qui nous intéressent ! Inutile de dire qu’on ne va pas les voir très souvent ! Mon manque total d’ambition m’a poussé à demande ma rétrogradation en second niveau, j’attends la suite avec appréhension car on risque de me mettre derechef en 3ème niveau (c’est-à -dire au niveau des maisons de la presse, trop la honte et surtout 29% de remise autrement dit impossible). Ainsi va la vie, dans le monde merveilleux du livre…
Je m’en voudrais de vous quitter sans vous signaler que c’est aussi avec le représentant que se négocient les conditions commerciales, sachant que ce n’est pas hyper sanglant, en tout cas pas aux Buveurs d’Encre. La négociation commerciale se limite à une espèce de danse nuptiale assez molle, du style « si j’en prends 10, tu me fais plus 2 % ? ». Suffit de demander pour avoir ce qui est accessible, et de toute façon vous n’aurez jamais plus. Si vous venez de la grande distribution ou de la vente de tapis au porte à porte, vous risquez d’être assez déçu(e).
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 01 février 2010

Voilà ce qui arrive quand on se gare sur mon emplacement de livraison.
Comme vous êtes observateurs, vous avez remarqué que la librairie reçoit la visite régulière d’hommes très musclés, chargés de cartons, qui s’attirent les quolibets et autres klaxons d’automobilistes rouspéteurs, lorsqu’ils arrêtent leur camion et déchargent dans la rue de Meaux. Ce sont les transporteurs, les hommes de l’ombre… un métier pas facile, et éreintant (conduire dans Paris et charger et décharger des cartons toute la journée). Mais parmi eux, il y a Patrick. Alias Pat la Menace. Alias Dirty Patrick. Alias Patou. Alias Le Coursier. Alias Super Patrick. Depuis le Pony express, on n’a pas fait mieux.
Car il faut faire la différence entre les transporteurs, le service de livraison organisé par les distributeurs (pour ceux qui ne suivent pas, retournez à la lettre D), et Le Coursier (on va même jusqu’à se l’approprier avec un adjectif possessif, « mon coursier »), personnel à part entière de la librairie, et depuis son ouverture. Il nous apporte une partie des réassorts, et surtout les commandes spéciales. Quand vous cherchez à vous procurer une histoire de l’Anjou en 4 tomes, on cherche le petit éditeur à contacter, qui souvent n’a pas de distributeur, et s’il a un comptoir de vente sur Paris, on envoie notre vaillant petit coursier, qui nous le remettra quelques jours plus tard. Si vous devez absolument vous procurer pour demain ce roman précis pour l’offrir à votre belle-mère et que là vous ne pouvez pas vous planter vu ce que vous avez sorti comme incongruité au repas de Noël, et que c’est la fin des haricots et de toute l’espèce légumière si vous ne l’avez pas ce roman, eh bien, s’il est là le lendemain même, c’est grâce à Monsieur Le Coursier.
Il sillonne Paris dans sa camionnette dès 5H30 du matin, et fait le tour des comptoirs de vente : il va automatiquement aux comptoirs les plus importants, comme le GIE, les Belles Lettres, ou Harmonia Mundi, puis se rend auprès des grossistes ou des petites maisons d’édition quand un libraire l’envoie en mission spéciale. Ensuite il redistribue son butin à ses clients, à savoir une petite dizaine de librairies parisiennes. La tournée des grands ducs, donc. Et il connaît la géographie parisienne de l’édition comme sa poche puisqu’il fait ce boulot depuis 25 ans; quand le pauvre libraire aux capacités mémorielles plus que discutables se rue sur son cher logiciel Electre pour savoir où se trouve cet éditeur, le coursier sait déjà où, quand et comment le contacter. Voir même le nom du préparateur, ou le digicode pour pénétrer les lieux. Et quand on commence à lui expliquer qu’il va devoir aller dans un centre de yoga pour aller chercher une méthode au nom imprononçable pour les béotiens, il saisit nonchalamment la commande, en soufflant « celui du XIVe arrondissement ? pas de problème… ». Et moi qui pensais enfin le surprendre.
Le Coursier n’est cependant pas un surhomme, ni superhéros (quoiqu’il livre aussi des articles d’import US dont quelques joyaux estampillés Marvel). Il ne fait pas tout : les coursiers travaillent en groupe, se répartissant les secteurs (certains s’occupent de la rive droite, d’autres de la rive gauche). On travaille en famille, de père en fils, ou entre frères, de vraies dynasties de légende. D’ailleurs il racontait qu’autrefois les coursiers travaillaient à vélo, et que c’était de vrais champions, qui participaient au Tour de France, et que ce boulot était une façon de gagner sa vie tout en s’entraînant.
Mais attention, le monde des coursiers est âpre et sans concession ; la guerre des clans n’est jamais très loin. On se serre les coudes, et on ne se laisse pas rouler sur les pieds par les concurrents. Car si Notre Ami Le Coursier est débonnaire de prime abord, il n’a pas gagné son surnom de Dirty Patrick en sucrant les fraises chez Félix Potin, et si son instrument de travail, cette petite brouette qui permet de déplacer une douzaine de cartons en continuant à faire le malin, s’appelle un diable, c’est qu’il n’est pas totalement angélique…
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