B comme... BANQUE

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 25 janvier 2010






On s'éclate comme des dingues avec votre pognon !



Parmi les joyeusetés qui guettent le créateur d’entreprise en général et le futur libraire en particulier, aucune ne surpasse en potentielles désillusions la visite aux banques. Personnellement, j’ai vécu à cette occasion certains des moments les plus humiliants de ma vie professionnelle, navrante épopée dont je vais vous narrer les meilleurs moments, vu que je n’ai ni l’envie ni les moyens de me payer une psychothérapie. Et puis, cela consolera ceux que cela ne fait pas rire.

Je précise qu’avant d’ouvrir Les Buveurs d’Encre, j’ai travaillé pendant douze ans comme concepteur-rédacteur free lance pour des agences de pub. Juste pour dire que les types qui s’assoient sur le Moi Profond de leur interlocuteur, j’en ai croisé quelques-uns. Rarement cependant, même par les pubeux les plus désagréables, j’ai eu l’impression d’être à ce point traité comme un vulgaire étron.

« Mais, tu dois te tromper, ami libraire. Le banquier, c’est plus qu’un pote, presque un frère. Il suffit d’ouvrir le journal ou d’allumer cette chère vieille chose qu’on appelle une radio pour en avoir confirmation». Sûr qu’entre les banquiers qui vous accompagnent et ceux qui restent à vos côtés, c’est à peine si vous pouvez aller pisser tranquille. L’avantage, c’est que si un jour vous avez des revers de fortune, si votre famille vous rejette, si vos enfants vous renient, si même votre chien menace de vous mordre, vous savez qu’il vous reste un ami, un seul, un vrai : votre banquier. Les banques dépensent des fortunes pour faire passer ce message un tantinet primaire. J’ai contribué à sa diffusion, et j’en ai largement profité. Je ne le regrette pas, mais si j’avais su, j’aurais demandé plus d’argent. Si je ne suis pas débile au point de croire un instant à la fable du banquier copain, j’avoue humblement que je ne percevais pas la profondeur du fossé séparant le discours de la réalité. Sans doute mes déconvenues constituent-elles une forme de justice poétique. Mais passons : retour à la triste réalité des faits…


Décembre 2004 : après avoir trouvé le local qui allait devenir les Buveurs d’Encre, je prends contact en toute confiance avec une demi-douzaine de banques afin d’assurer le financement du projet. Mon projet est béton, le business plan super détaillé, surtout je demande juste 50 000 euros alors que j’en apporte le double et que j’accepte de mettre mon appart’ en caution. En plus, je suis bilingue banquier. S’il y a UN libraire à Paris qui sait calculer un cash-flow de tête, c’est moi. (Je préférerais m’enorgueillir d’un truc plus glamour, genre je suis le libraire qui danse le mieux le tango, mais je laisse cela à Juliette). Bref, mon business plan est archi-crédible, présente des vues en 3D très jolies et puis surtout JE suis le mec à qui vous n’avez qu’une envie : prêter un maximum de fric tellement il va vous en rapporter.

Dûment déguisé en entrepreneur, j’entame mon road-show le cœur léger, certain d’être parti pour une simple formalité. Tralali, tralala, je pars faire mon marché bancaire, portant mon business plan sous le bras comme d’autres leur petit pot de beurre. Première étape, la Société Générale. Je suis un peu curieux de voir la tête du type qui va me recevoir et repasse mentalement les principales données du business plan car le gars doit être très, très fort en chiffres. Vu son niveau en français, il faut bien qu’il compense. Le mèl de cinq lignes qu’il m’adressa pour fixer le rendez-vous comportait une bonne douzaine de fautes, de la famille de celles qui coûtent deux points dans les rédacs de CM2.

Après m’avoir fait poireauter un quart d’heure, on m’introduit dans le bureau d’un ours entre deux âges, occupé à siroter un café. Il ne m’en offrira pas et m’écoutera avec l’attention et l’intérêt qu’on réserve d’habitude aux vendeurs d’aspirateurs et aux témoins de Jéhova. Après deux ou trois interruptions liées à des coups de téléphone personnels, il m’interrompt et m’annonce des frais bancaires hallucinants. C’est tellement énorme et éloigné des chiffres dont je dispose que je comprends assez vite qu’il s’agit d’une fin de non-recevoir. Il ne fait d’ailleurs rien pour me retenir, quand je me lève et lui dis que je vais économiser un dossier en ne lui laissant pas les photocopies. Exit la Société Générale.
Je passe sur deux ou trois refus suivants qui n’ont pas de caractère comique avéré pour en venir à mon rendez-vous avec la fine équipe du Crédit lyonnais. Les deux personnes qui me reçoivent font assaut de conneries dans le choix de leurs questions. Je frémis à l’idée qu’ils vont prendre leur décision sur leur connaissance de la réalité du marché et de ce métier. La seule chose à peu près claire est qu’ils n’y connaissent rien. Je trouverai, quelques soirs plus tard, un message sur mon répondeur m’informant que le prêt est refusé. La raison invoquée est « que pour ouvrir une librairie, il faut de la culture générale ». De quel droit et sur quels critères le sombre connard encravaté se permet-il de me juger ? Mystère.
Mais le meilleur reste à venir, grâce au Crédit Agricole. Pas d’accueil en chanson, de comédien qui se déhanche comme dans la publicité, j’aurais sans doute dû me méfier. L’entretien se passe aimablement entre gens de bonne compagnie et j’ai l’impression que tout marche comme sur des roulettes. Aussi suis-je très surpris quelques jours plus tard, quand j’entends la responsable de clientèle me dire gênée que , eh bien non, cela ne va pas être possible. Le certificat de refus de prêt ? Non, désolée mais on ne délivre pas ce type de document. Ce qui veut dire que sans ce document indispensable, je peux être tenu de racheter le bail commercial et de prendre en location un local dont je ne pourrai rien faire vu qu’on me refuse l’argent du prêt. Elle est désolée (moi aussi) mais elle ne peut rien faire !

Je finirai par trouver un financement le 24 décembre, sept jours avant la date limite prévue pour le bouclage du projet. Cinq ans après, j’éprouve toujours un certain énervement quand je repense au sujet du financement. Si j’avais voulu emprunter 50000 euros pour me payer une Porsche, j’aurais eu le financement en un quart d’heure. Mais le financement d’un projet professionnel, c’est ceinture et bretelles. Sûr que mettre des sous dans un projet qui rapporte 1,5% après impôts, cela ne les excite pas, nos Einstein de la Finance. Ils préfèrent se jeter tête baissée dans la spéculation effrénée, l’appât du gain aveuglant les moins crétins. Je me souviens d’un époque pas si lointaine (1995/98) où il suffisait d’agiter un gribouillis avec « Internet » et des projections délirantes jetées dessus pour crouler sous les propositions de banques. Elles ont plongé avec la bulle internet, elles ont replongé avec la spéculation immobilière et sont dans les starting-blocks pour se précipiter avant les autres sur la prochaine connerie à la mode, quelle qu’elle soit.

Et c’est bien la seule chose pour laquelle on puisse leur faire confiance…

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A comme... AOUT

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 03 janvier 2010






Pendant l'été, le club des Cinq adorent faire une escapade nautique sur le bassin de la Villette avant de se rendre dans leur librairie préférée. La première arrivée a droit à un livre de bain.



Reprenons les mauvaises habitudes et ce blog, après interruption. Le suspense était à son comble : oui vous aurez une 2ème saison. Mais prenons un peu de recul ; alors que nous sortons KO de la jungle du mois de décembre tels des Stallone bourrus et courbatus par les combats, je me disais qu’il serait plaisant d’évoquer le contraire, à savoir les plaines arides du mois d’août. Ce n’est pas de ma faute, le traumatisme est trop important. On reparlera de Noël au mois de juin.

Le mois d’août, donc. 31 jours. Entre juillet et septembre en général. Les plus assidus savent qu’il précède la rentrée littéraire (ce marronnier de l’édition, genre bal des débutantes, où chacun revêt ses plus beaux atours, jaquettes, bandeau et nouvelle maquette, pour lancer des auteurs dont les feuilles, espérons-le, tiendront aussi l’hiver) et qu’on en profite donc pour bûcher sur les programmes des éditeurs. Enfin, chacun son caractère et son école ; certains préfèrent la chasse au papillon, d’autres finissent leurs cahiers de vacances assidûment. Ca me fait toujours plaisir de les revoir arriver, ces offices de mai (mais non il n’est jamais trop tôt) avec tous les cahiers de vacances, de la petite section (puisque je vous dis qu’il n’est jamais trop tôt) au collège. Ensuite les troupes adolescentes sont plus difficiles à canaliser… Phénomène remarquable à propos des cahiers de vacances, le système des vases communicantes qui dit que si Môman achète un cahier de vacances à Fiston, celui-ci geindra ; mais si Junior le réclame à corps et à cris, à coup sûr le lucide parent lui rappellera qu’il n’a jamais dépassé les 3 pages des opus achetés précédemment. Ah l’éternel et laborieux triangle amoureux.

Température moyenne à cette époque-là à Paris, environ 24°C. Donc la vitrine se transforme en pernicieux four, qui cuit livres, libraires et clients. Heureusement la librairie s’est doté d’un ingénieux système de refroidissement de l’ambiance, appelé climatisation. On se tâte pour savoir si on ne va pas mettre sur la porte, comme dans certains restaurants, « espace climatisé », histoire d’attirer le chaland. Car oui, le problème du mois d’août, c’est bien l’absence de clients. Les derniers offices de juin éventés, des alizés qui vous mènent loin des rives de la Seine, la moitié des commerces qui hibernent… nous voilà seuls sur le navire. Notez que ce n’est pas désagréable, un peu de calme. On fait ce qu’on a repoussé depuis des lustres (les retours de petits éditeurs enfouis dans la réserve par exemple, ou le grand ménage de la caisse, qu’on vous cache soigneusement, car si vous saviez…). On médite. On range. Et dès lors que vous passez la porte, vous pouvez être sûrs d’avoir un accueil Cinq Etoiles Grand Luxe. Plus vous êtes rares, plus vous êtes précieux : on se prend à discuter, à prendre notre temps pour disserter sur les livres, ou sur d’autres choses d’ailleurs… quand on a parlé à personne pendant deux heures, et que même le soliloque tourne court, on est prêt à caqueter plus que de raison.

On reçoit aussi la quotidienne visite d’une petite troupe de fillettes qui passent l’été à Paris, et ont bien remarqué que parfois on s’ennuyait, et qu’il était temps de réviser notre BAFA. Comme certains ne l’ont pas, c’est encore plus drôle.

Sauf qu’il est un trou noir, appelé le 15 août, qui laisse libre court à la folie ambiante dans ces rues de Paris désertées dignes d’une ville fantôme du Far West. Un client m’a expliqué qu’à cette époque les hôpitaux, et les institutions psy fermaient ou marchaient à demi-régime, et que c’était le jour de sortie. Que je ne m’étonne donc pas si une dame rentre en chemise de nuit et pieds nus dans la librairie, saisissant un abécédaire pour enfants et proclamant qu’il est parfait pour les aveugles. Et de rester stoïque quand elle me dit qu’elle veut m’acheter des pensées. Les fleurs, pas les réflexions. Evidemment.

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