Z comme... ZIZANIE

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 09 novembre 2009






Tout n'est qu'ordre et beauté ?


« Est-ce que vous avez Une vie de Maupassant ? » J’ai bien fait des efforts pour jouer à cache-cache avec certains livres, celui-là non, vraiment, il a son petit casier, comme un bon élève, au premier rang. Je ne suis pas une grosse feignasse qui rechigne à se pencher pour attraper l’objet du délit, mais avouons-le, je me pose la question du rangement dans une librairie. Ou de son absence d’ailleurs. Ne serait-ce pas un vaste capharnaüm où ce lutin malicieux de libraire innoverait en matière de classement alambiqué où seul lui s’y retrouverait ?

Alors non franchement, vraiment pas, on n’est pas pervers à ce point là. Nous on aime l’ordre et la discipline. Tout ce qu’on veut, c’est une signalétique évidente, des rayons bien ordonnés et une rassurante organisation à la papa, où chacun trouve son bonheur dans la clarté. Pas une zizanie de sagouin. Là les livres pour les enfants (dit rayon Jeunesse, ce qui a un doux air rétro, c’est bien vrai), là les bd, là les nouveautés sur la table, ici le cinéma, là-bas la musique, la littérature, et puis les beaux-arts, les beaux livres et les sciences humaines, au fond le polar.

Avec le recul, et l’expérience, je me dis toujours que « beaux livres » ou « sciences humaines » sont des termes inventés par les libraires. J’attends avec impatience le client qui me demandera des « moches livres » ou de la « science inhumaine ». Les usages, mon ami, les usages ; les rayons, comme les secteurs éditoriaux, ont de vagues prétentions institutionnelles. Le rayon « Pratique » par exemple est censé regrouper la cuisine, le jardinage et tout ce qui est bien évidemment « pratique ». Sûr que manier la binette, faire de l’escalope milanaise et apprendre les rudiments de Photoshop c’est du pareil du même. Admettons que certaines catégories se définissent par opposition à d’autres, et qu’on fait ce qu’on peut avec l’espace et la logique qu’on a.

Voilà pour l’organisation spatiale de la librairie et la distribution des secteurs ; on peut aussi rentrer dans le détail de chaque rayon. C’est là qu’intervient notre bon vieil ordre alphabétique, d’auteurs, très utile pour la littérature, le polar ou la philo. Après on peut mettre quelques finesses avec des sous-rayons selon la langue d’écriture. Juste pour vous donner quelques trucs, parce qu’il y quand même quelques pièges : les hispanophones ont deux noms de famille, et c’est le premier qui l’emporte. Anne Frank n’écrit pas en allemand et Pascal Mercier n’écrit pas en français.

Pour les autres rayons, genre histoire, cinéma ou cuisine, c’est parfois plus compliqué. Les ouvrages de référence sont en début de rayon, et ensuite, en histoire on a plus tendance à ranger par ordre chronologique (en se posant de sérieuses questions quand les sujets traités s’étalent sur plusieurs siècles), en art on range selon l’artiste (et quand il y en a deux ?), et en cuisine, le salé d’abord, le sucré ensuite et les boissons à part, comme sur la carte d’un restaurant... La librairie n’est pas gigantesque et ces rayons ne concernent pas des milliers de références, on s’y retrouve donc. Mais pour la jeunesse et la bande dessinée, c’est une autre paire de manche. Le nombre important de titres, la variété des sujets et de formats font qu’on fait comme on peut, avec des bacs, des rayonnages, des boîtes, des intercalaires, des classements thématiques, alphabétiques, et qu’on cherche, peut-être vainement, à mettre de l’ordre dans ce tohu-bohu. A défaut de vous rendre limpide l’offre éditoriale, on essaie déjà de s’y retrouver nous-mêmes, ce qui est déjà une gageure, vu qu’on passe tout de même une bonne partie de la journée à ranger puis à pister des livres.

On pourrait réfléchir à d’autres types de rangements, et utiliser la classification Dewey des bibliothécaires ; vous savez, les cotes sur la tranche du livre avec les petites lettres et les petits chiffres. Comme le commun des mortels n’a aucune idée de ce que signifie ces cotes, on va mettre ça de côté. Ou alors on pourrait les ranger par collection, comme ça ils auraient tous la même taille, et puis par numéro de collection. Ca fait un peu militaire quand même.

En attendant vos suggestions de présentation on sera ravi de vous trouver ce bouquin écrit par un mec qui en général fait de la bande dessinée et de l’illustration jeunesse mais là se lance dans une analyse des films noirs de Fritz Lang, sous couvert de faire un état des lieux de l’émigration allemande aux Etats-Unis pendant les années 30 et 40, avec en arrière-plan l’émergence du jazz.

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Y comme...GENERATION Y

Sélectionné Par buveurs d'encre -- 02 novembre 2009






Les jeunes, y'en a des bien...


Si on croit Wikipedia, la Génération Y désigne les personnes nées entre la fin des années 70 et le milieu des années 90. Les rejetons de la fameuse Génération X donc, elle-même queue de comète des mythiques baby boomers (*). On parle aussi de Net génération, d’E-generation et même de “digital natives” quand on veut faire le malin.


Pour nous ce sera la Generation Y, vu que cela m’arrange, abécédairement parlant. Car c’est bien joli de se donner des contraintes, mais n’est pas Georges Perec qui veut. La génération Y, donc, c’est les 15-30 ans. Déjà, cela commence mal pour eux parce que 15/30 ans, laissez-moi rire, c’est n’importe quoi. N’importe quel chef de produit, pubeux ou statisticien vous le dira. Par contre, demandez-moi du 15/24 ans, du 25/34 et vous aurez du tableau et de l’info chiffrée au kilo…


Le Ministère de la culture et de la Communication, qui est une maison sérieuse et a commandité l’étude intitulée « Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique » (**) ne s’y trompe pas, d’ailleurs. Et c’est ainsi qu’elle segmente la population qui nous intéresse (la Génération Y, si vous ne faites pas un effort, on y arrivera pas). D’un côté les Vrais Jeunes, de l’autre, les Déjà Moins Frais. On va dédaigner ces faux jeunes et surtout s’intéresser aux premiers, qui sont l’Avenir de la Nation, le Sang Neuf de la France et plus prosaïquement l’assurance de nos futures retraites. Or, qu’apprend-t-on, à la lecture de cette fameuse enquête ?


Eh bien, on y lit avec horreur que ces petits scorpions sont moyennement décidés à entrer dans la carrière (de lecteurs) quand leurs aînés n’y seront plus. Les 15-24 ans ne lisent plus, ma pauvre dame, et ce n’est pas moi qui le dit, mais le graphique 35, page 142.



Ainsi, 22% de ces grosses feignasses n’ont pas ouvert le moindre bouquin dans l’année, même en comptant les Naruto et les Spirou (ils étaient 17% dans ce cas en 1997). Ils sont 15 % à avoir lu au moins 20 bouquins (soit un quart de moins qu’en 1997). Pas si mal, pensez-vous ? Sauf que ce chiffre englobe aussi les lectures obligatoires. Vous savez, les trucs prise de tête que demande la prof de français, la dingue qui leur fait lire des trucs d’au moins 80 pages. Et puis aussi les mangas et les BD. Or, c’est la lecture préférée de 35% des 15-19 ans et de 18% des 19-24 ans. Je lis, j’apprécie les bd et mangas et je place Hergé au dessus de disons, Dumas, dans mon panthéon personnel.. N’empêche qu’en général c’est lu plus vite.



Après, comme d’habitude avec les enquêtes et avec les chiffres, on peut leur faire dire n’importe quoi, et faire le coup de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Les optimistes verront dans le rapport des raisons d’espérer, arguant que ce n’est point tant une régression de la lecture qu’on pointe, qu’un changement des pratiques. Sûr que la vingtaine d’heures passée sur l’internet, c’est aussi de la lecture. Mais bon, repeindre la salle de bains, c’est aussi de la peinture, et cela ne viendrait à personne de comptabiliser ce temps en loisirs créatifs (et pourquoi pas, après tout).


Les pessimistes retiendront surtout cette conclusion de l’enquête, qui précise sobrement que « la culture légitime voit sa validité et la pérennité de son périmètre vaciller » (avant-propos, page 8 ou 9). En d’autres termes, aujourd’hui ça craint plus trop de ne pas lire, rapport au fait qu’avec wikipedia, tu copies-colles en 30 secondes alors pourquoi tu t’emmerderais à lire un truc qui te tombe des mains ?


L’étude est riche d’enseignements du même genre, et je n’ai malheureusement pas le temps qu’il faudrait pour les dénicher, avec une mauvaise foi qui ne m’honore pas. Mais cela n’est pas très grave, puisque figurez-vous que vous pouvez télécharger l’intégralité de l’enquête pour pas un rond en cliquant sur www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr. A l’attention des grabataires et autres baby-boomers, je précise que le livre papier, cette délicieuse vieille chose, est disponible dans leur librairie préférée.


(*) les vioques, en d’autres termes

(**) Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique - Olivier Donnat - éditions La Découverte, octobre 2009. 20 euros

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