Sélectionné Par buveurs d'encre -- 26 mai 2009

« Critiquer Musso, je trouve cela facile et limite petit-bourgeois » - Karl Marx
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les allemands chevelus se succèdent à vive allure ces temps-ci. Je ne parle pas de ces fiers footballeurs à la mule conquérante (*) qui brisèrent à grands coups de tatane nos footeux rêves d’enfants et s’avèrent aujourd’hui incapables de se qualifier pour les quarts de finale de la moindre coupe d’Europe, les pauvres… Nan, c’est plutôt à Bill et à ses copains de Tokyo Hôtel que je pense. Or, à peine les susnommés nous lâchent-ils la grappe pour retourner à un anonymat bien mérité que déboule à son tour Karlito et son orchestre, le sympathique barbu effectuant un grand come back partout dans l’hexagone. Et en premier lieu en librairie. Et même aux Buveurs d’Encre, tiens, et pas qu’un peu.
Nos relevés de vente parlent d’eux-mêmes :
L’hypothèse communiste par Alain Badiou : 16 ventes depuis avril 2009
Que serais-je sans toi ? de Guillaume Musso : 7 ventes dans le même laps de temps
Une vraie branlée ! Et à la régulière, en plus, les deux bouquins étant sortis à peu près en même temps. Avec le handicap d’un titre et d’une maquette, pardonnez-moi Alain, quelque peu austères. A mon avis, vous choisissiez Que serais-je sans Karl ? imprimé en joli doré et on l’éclatait à donf’ le Musso !
Cet exemple, garanti 100% réel, n’est pas un cas isolé sélectionné avec patience et mauvaise foi. Les exemples pullulent comme les pancartes un jour de grève… L’insurrection qui vient, (34 ventes cette année contre 16 l’année de sa sortie en 2007), « Démocratie, dans quel état ? » (collectif, toujours à la Fabrique) Contributions à la guerre en cours /Tiqqun – La Fabrique). Et c’est pareil dans bon nombre de librairies indépendantes. Même à la Fnac, il y a paraît-il des piles. C’est tout juste s’ils n’ont pas sorti la PLV avec Karlito en 4 X 3.
Et tout ça grâce à qui ? Comme ça vous écorche la bouche de l’admettre, je vais le faire pour vous : grâce à Chouchou… (il semblerait que Chouchou soit le surnom officiel cette semaine. Quatre lectrices de Modes et Travaux invitées à prendre le thé avec Bobonne, l’autre qui débarque à l’improviste - tu parles - « Va bosser, chouchou, t’es as là pour t’amuser. Et surtout t’oublies pas d’acheter le pain et des cordes pour ma guitare en rentrant ». Eh oui, ces gens-là sont comme vous et moi, faut pas croire … Ce qui est navrant, au-delà du fait d’être pris pour un con, c’est que toutes les radios se jettent dessus. France Inter a fait trois jours dessus, j’ai encore eu droit à cela ce matin en beurrant mes tartines. Yabon storytelling ! C’était vraiment la peine de « libérer » les ondes pour en arriver là . Fermons la parenthèse).
Donc, Chouchou, non content de relancer les ventes de La princesse de Clèves à coup de déclarations pertinentes nous booste l’édition politique, contestataire et énervée que c’en est un vrai bonheur. Cela dit, soyons sérieux. Agone, la Fabrique, Nouvelles Lignes ou les Prairies Ordinaires, c’est bien gentil, mais ce n’est pas avec des gens qui n’arrêtent pas de se plaindre qu’on va relancer durablement la belle machine éditoriale. L’idée, ce serait plutôt de surfer sur la vague de mécontentement pour inonder le marché de grandes fresques politico-historiques destinées à l’édification des masses. Le problème des fictions militantes, vous l’aurez remarqué c’est que c’est souvent super chiant ; au mieux, cela a un intérêt documentaire. Je suis ainsi l’heureux propriétaire d’un recueil de nouvelles politiques édité par les défuntes éditions du Panda (direct from Beijing en passant par Belleville) tout à fait réjouissant. Si vous tombez sur leurs titres un jour chez un bouquiniste, allez-y, cela vaut le coup. N’empêche, ça manque trop de glamour, d’ésotérisme et de cul pour connaître un réel succès. Alors camarades de chez Michel Lafon, XO, encore un effort ! Tiens, voilà quelques idées à développer
« Et tu reviendras briser nos chaînes… » par Marc Guillaume
Bernard est chairman de TOUCHSACOM S.A, un prestigieux cabinet de lobbying spécialisé dans la défense des droits des producteurs d’OGM. Au moment de procéder à un courageux plan social destiné à dynamiser le cours de l’action, Bernard entend la voix de Raymond, son grand-père, ouvrier communiste qui s’est pendu avec ses bretelles un soir de déroute électorale. Raymond s’infiltre peu à peu dans la conscience de son petit-fils et en prend le contrôle, aidé par Joana, la jeune et séduisante secrétaire de Bernard, en réalité taupe trotskyste infiltrée. Malgré de sérieuses divergences d’analyses remontant à la deuxième internationale, Raymond et Joana parviendront-ils à unir leurs forces pour éloigner Bernard des Forces du Mal et le ramener du côté des Travailleurs ?
« Une motion rouge passion » par Barbara Steelsmith
Branle-bas de combat au Bureau exécutif du comité central des délégués de section ! En pleine réunion plénière, la camarade Rebecca fait volte face et, au mépris de toutes les consignes de vote, soutient le désistement positif au deuxième tour au profit du PS. Est-ce pour se venger de Kevin, le séduisant délégué du Pas-de-Calais, partisan de la motion B et qui fût un temps son amant ? Et quel mystérieux secret dissimule donc Wendy, la troublante secrétaire de cellule et amie très « intime » de Rebecca ?
« Le congrès des Ténèbres » par Maxime Chamben
Le Maïdaiphe, une mystérieuse secte antisociale se réunit tous les 1er Mai à minuit place de la République pour psalmodier une étrange mélopée qui ressemble fort au texte du Manifeste du Parti Communiste récité à l’envers, dans sa traduction lituanienne. Un courageux postier mène l’enquête, n’hésitant pas à prendre sur ses jours de RTT afin de mettre les malfaisants hors d’état de nuire. Mais sa curiosité n’est pas du goût de tout le monde… Et si la chute qui a bien failli le tuer n’était pas due à un simple accident mais bel et bien à un sabotage ?
Plus machiavélique qu’un congrès du PS, plus sanglant qu’un speech de François Bairou, un thriller haletant.
Pour patienter en attendant de retrouver ces prochaines sorties, nous vous signalons que se tiendra les vendredi 29, samedi 30 et dimanche 31 mai prochain. au Lieu-dit (6 rue Sorbier - PARIS 20e - métro : Ménilmontant) un petit salon du livre politique. Vous y retrouverez les gens des éditions Agone, L'Altiplano, Dilecta, L’Echappée, Ere, La fabrique, Libertalia, Le Passager clandestin, Les Prairies ordinaires, Raisons d’agir, Rue des cascades et Zones.
Vous pourrez également assister à trois projections:
Vendredi 29 à 20h: des images de Gaza-strophe, le jour d’après (S. Abdallah, K. Mabrouk, 2009), Samedi 30 à 20h: des images de Jaffa mon amour (E. Sivan, 2009), Dimanche 31 à 16 h: Chomsky et Cie (O. Azam, D. Mermet, 2008)
L’entrée est gratuite et vous pouvez appeler au 01 40 33 26 29 ou taper sur l’ordinateur www.lelieudit.com pour davantage d’infos.
(*) Mule = brosse au-dessus + long et effiloché derrière. Parents, priez pour que cette mode atroce ne connaisse pas un retour en grâce ou vous risquez même de regretter la ridicule coupe aileron-de-requin qui sévit en ce moment.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 25 mai 2009

La magie de Noël
Quand vient l’hibernation du libraire parisien, c’est-à -dire l’été, on se prend à songer à nos hivers besogneux. l'esprit de contradiction donc. Evidemment, au mois de janvier, on est en plein syndrome post traumatique voire en dépression post partum, et formuler ne serait-ce que la première syllabe de « Joyeux Noël » provoque l'apparition de tics ou de convulsions. En même temps ce n’est jamais arrivé que quelqu’un me souhaite un « Joyeux Noël » au mois de janvier, les gens ont un calendrier. Ou ils savent ce qu’ils risquent.
Ah mais franchement, ces libraires qui se plaignent d’avoir des clients. La prochaine fois ils se plaindront de ne pas en avoir assez.
Pour sûr, ça viendra.
Pour faire dans la litote, à Noël, on ne s’ennuie pas. Les réserves débordent comme les chutes du Niagara, littéralement : on a failli perdre l’une des nôtres lors d’un glissement de cartons dans la réserve. Les piles sont si hautes et si astucieusement établies qu’on se croirait à New York. Et la vitrine tente d’allier réjouissances et bon goût. On a aussi fait des provisions de scotch, de pochettes et papiers cadeau comme si c’était comestible ou en voie d’extinction, et on s’échauffe les poignets pour emballer au plus vite, et les cordes vocales, en espérant tenir sur la longueur les enthousiastes discours prescripteurs qui nous caractérisent.
Et la suite, vous connaissez : une densité humaine dans les zones commerciales qui va crescendo, des biceps qui sont sollicités plus que de raison pour porter des sacs de courses obèses, et une tension de plus en plus palpable à mesure que la deadline approche. Le libraire relève vaillamment les défis, trouve de quoi satisfaire des parentèles inconnues (« Je cherche un cadeau pour l’oncle de mon mari ; je ne le connais pas très bien, je ne l’ai rencontré qu’à l’occasion de notre mariage il y a 8 ans. Il aime la pêche à la ligne et la moto. Vous auriez un livre qui conviendrait ? »), réussit à emballer un livre de mandala qui mesure 80 cm de haut, ou le livre de Tavernier qui fait 12 kg.
Rien ne me serre plus le cœur que ces clients qui, tels de vieux cowboys poussant la porte du saloon avec difficulté, s’échouent sur le comptoir et implore votre aide, racontant comment leur ruée vers l’or s’est transformé en traversée du désert. Si je pouvais, je dégainerais mon meilleur whisky et leur offrirais un remontant, et double ration d’avoine pour la monture. En attendant d’avoir la licence IV, je me contente de leur verser quelques conseils du cru. Ces orpailleurs désespérés du 24 décembre ont d’ailleurs l’indulgence de ne pas trop chipoter et de prendre ce qu’ils trouvent, voire même de s’emparer avec reconnaissance de ce livre qui s’ennuyait ferme dans son coin sous la table depuis quelques années : même La Cuisine des rugbymen trouva preneur.
Et comme chaque année ils quittent le saloon, non la librairie, en promettant que l’année prochaine on ne les reprendra plus, qu’ils feront une liste, s’y mettront dès le mois de novembre. D’ailleurs vous pourriez commencer dès maintenant, parce que là il n’y a personne au comptoir.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 18 mai 2009
« Bonjour, c’est tout ce que vous avez sur le football ? »
Je vais vous faire une confidence – et j’espère que vous ne le prendrez pas mal – mais vous êtes terriblement prévisibles. La plupart d’entre vous rentrent dans la librairie pour – devinez quoi ? – acheter ou commander un livre. Vous parlez d’une originalité… Heureusement, il nous arrive parfois de voir débouler un zozo qui bouscule notre routine et nous fait entrer dans la quatrième dimension, suscite des interrogations d’ordre métaphysique ou, à tout le moins, nous fait passer un moment de franche rigolade. Lunaires, décalées ou franchement dingos, voici un florilège de visites assez insolites reçues au cours de ces quatre premières années.
Inoffensif (enfin, on espère), l’allumé fou comme un lapin. Il se pointe un soir peu avant la fermeture, inspecte longuement les rayons sans trouver, manifestement, ce qu’il cherche. En désespoir de cause, il se tourne vers moi et très poliment demande « Avez-vous un livre sur les immortels ? Car voyez-vous, je suis moi-même immortel et je cherche un livre sur les immortels » Précision utile car il a bien conscience de s’adresser à un pauvre Moldu de libraire. Lequel lui avoue que non, il n’a malheureusement aucun bouquin traitant du sujet. C’est regrettable, mais c’est comme cela. « Alors, où puis-je trouver ? s’enquiert l’Immortel. J’ai fait toutes les librairies de Paris sans trouver et je suis assez pressé ». Renonçant à savoir ce qui pouvait revêtir un tel caractère d’urgence pour quelqu’un qui par définition dispose de pas mal de temps, je lui conseille de se rendre au Virgin Barbès, qui dispose du meilleur rayon consacré à la question, tous les Immortels vous le diront. Mes conseils lui auront-ils été utiles ? J’en doute, car aux dernières nouvelles, notre surhomme poursuit sa quête. Il a récemment été vu à « Pensées Classées », la librairie que tient François Morice du côté de la Bastille.
Dans un autre genre, mais distrayant aussi, l’artiste maudit qui nous inflige un happening surprise un après-midi où la librairie est bondée, ce devait être un mercredi. A part son aspect un peu miteux, qui n’est pas sans rappeler celui du milliardaire Carreidas dans Vol 714 pour Sydney, l’homme dans un premier temps, ne se distingue en rien. Au bout d’un moment pourtant, je perçois les regards inquiets/interrogatifs des jeunes mamans présentes en nombre et j’en comprends la cause. L’homme est en train de scotcher sur les meubles, mais aussi sur les vêtements des clientes de petits post-it jaunes sur lesquels il a préalablement gribouillé au marqueur des signes cabalistiques. Bien qu’intrigué, j’écourte la plaisanterie et reconduis le visiteur à la porte, ce qu’il accepte de bonne grâce. J’ai renoncé à trouver le sens caché de ce qui était porté sur les post-it, et j’ai fini par les balancer.
L’adepte du complot mondial est également un habitué des librairies ; s’il fréquente surtout les rayons ésotériques des grandes surfaces du livre, il lui arrive aussi de s’égarer dans les librairies de quartier. Témoin ce monsieur qui à une époque venait très régulièrement feuilleter nos livres avec assiduité, parfois pendant des heures, et sans jamais prononcer un mot. Si, une fois, juste avant de partir, il s’est tourné vers le comptoir et nous a apostrophé « Est-ce que vous savez que Jacques Brel a collaboré avec les allemands ? ». Puis il est sorti, en poussant de petits gloussements.
Plus inquiétant, l’homme qui vous balance tout de go « Salut, je n’ai que des numéros deux, alors je voudrais voir ce que vous avez en numéros un ». Malgré vos efforts, vous n’aurez pas droit à davantage d’explications. Juste cette demande, réitérée avec à chaque fois un peu plus d’insistance « Avez-vous des numéros un ? » L’homme était-il échappé de la série « Le prisonnier » ou juste saoul comme un cochon ? Le mystère demeure…
Enfin, le dernier pour la route, mon préféré car avec lui on n’est pas loin de Vidéogag. Vous vous souvenez peut-être qu’avant d’être une librairie, le local abritait l’agence SNCF. Ce qui nous a valu pendant pas mal de mois des commentaires inspirés du style « Ah bon, vous ne vendez plus de billets de train ? C’est dommage, c’était bien pratique ». (Alors qu’une librairie, cela ne sert à rien, c’est bien connu.) Habituellement, cela se passait dans la bonne humeur, car vous l’aurez noté, la nouvelle agence n’a pas migré très loin. Sauf que. A croire que certaines personnes ont du mal à accepter le changement. Car ce jour là , ça c’est passé comme cela…
- Bonjour Monsieur! (Monsieur, c’est moi)
- Bonjour Madame.
- Je voudrais un aller-retour pour Cannes.
- Désolé Madame, ce n’est plus une agence SNCF.
- Ah bon ?
- Non, madame.
- Mais je voudrais juste un billet de train.
- Je comprends, Madame, mais l’agence SNCF a déménagé, il faut aller avenue Bolivar, c’est juste à côté.
- Mais je ne veux pas aller à la gare, juste acheter un billet…
- Certes, mais même pour acheter un simple billet, il faut aller à l’agence. Je ne peux rien faire pour vous.
- C’est embêtant…
- Certes, mais ce n’est pas très loin.
La dame finit par comprendre, et c’est soulagé que je la vois tourner les talons. Au dernier moment, pourtant, elle se retourne vers moi et, tentant sa chance une ultime fois :
« Tout de même, à votre avis, un Paris-Cannes A/R, ça coûte dans les combien ? »
Inutile de vous dire que ça, cela ne s’invente pas.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 11 mai 2009

Harold travaille plus pour s’épanouir plus : croque-mort le matin, libraire l’après midi.
Comme disait Tristan, le poète maudit au succès réduit (une chanson et pas plus), je suis de bonne humeur ce matin. Et oui, y a des matins comme ça, bon pied bon œil, à marquer d’une pierre blanche. Youkaïdi youkaïda je vais travailler et vendre des livres en ébauchant quelques pas de chacha derrière la caisse ou de claquettes autour de la table de nouveautés, avec mon sourire de Gene Kelly, que même les intempéries ne feront pas frémir.
Si on continue comme ça, on va finir dans une pub pour la chicorée. D’ailleurs qui peut avaler un breuvage pareil ? Nous faire croire à coup de réjouissants tableaux d’harmonie familiale que cette poudre brune de la même famille que l’endive va vous permettre de bien commencer la journée… Certes chacun ses petites fantaisies et autres dépendances ; personnellement c’est le café, et ne vous approchez pas tant que je n’ai pas englouti ma première dose. Sinon là je suis de mauvaise humeur.
Le premier qui suggère que c’est bien là l’état normal d’un libraire, je l’oblige à boire une soupière de Ricorée.
Mais il faut bien le reconnaître, l’ours-attitude de ce corps de métier a fait passer dans le langage commun l’expression « aimable » voire « bourru comme un libraire ». Alors pourquoi choisir un métier (sport ?) de contact comme la librairie qui induit un certain amour de son prochain ? pourquoi les libraires boudent-ils ? pourquoi les coiffeurs parlent-ils de la météo ? pourquoi les boulangères ont-elles la voix haut perchée et disent toutes « avec ceci ce sera tout » ? pourquoi les bouchers portent-ils de grands tabliers blancs asymétriques et des petits calots sur la tête ? pourquoi les informaticiens utilisent une autre langue ?
Parce qu’il est si doux de céder aux sirènes du stéréotypes, voyons. Mais désireux de se développer personnellement, le libraire moderne combat ses instincts cyniques, sa formation initiale désillusionnante et son expérience dégrisante, et s’extirpera d’un folklore grognon. Et surtout parce qu’il ne veut pas finir comme son concierge, qui n’a pas dû sourire depuis sa sortie de l’enfance, et encore, je le soupçonne de ne même pas avoir ri aux facéties de Toto à cette époque-là . On se soigne donc, on boit un bon café et on fredonne un vieux tube.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 04 mai 2009

Gaspi's not dead !
Si vous appartenez à la frange la plus épanouie de notre clientèle, celle qui croise avec infiniment de classe et de détachement le cap merveilleux de la quarantaine, sans doute vous souvenez-vous de cette drôle de bestiole, contemporaine de Goldorak, de Barbapapa, des Rubettes, de Giscard et de vos premiers émois adolescents (*) j’ai nommé l’affreux Gaspi.
Et les années ont passé, emportant tels des fétus de paille ces fragiles idoles qui illuminèrent notre enfance. Or, si Goldorak a fait plein de petits mangas (Giscard, je ne sais pas), si Barbapapa vit une seconde jeunesse (Giscard, c’est mal parti), si les Rubettes écument les salles européennes dans une pathétique tournée d’adieu (il semble que Giscard aussi), nulle nouvelle du Gaspi. Que devient-il, est-ce qu’on existe encore pour lui, nous, les rejetons de cette époque bénie où deux français sur trois se chauffaient aux idées et au pétrole vert de la France ? Eh bien oui... Je suis aujourd’hui en mesure de vous donner de rassurantes nouvelles de la vorace bêbête des seventies (** ). Figurez-vous qu’il coule des jours heureux, depuis qu’il a trouvé refuge dans un pays merveilleux qui ne connaît pas (encore trop) la crise : j’ai nommé le monde du livre. Et même que la bestiole s’y sent bien, elle pète le feu et est grasse comme un loukoum ! Faut dire qu’éditeurs, diffuseurs et distributeurs sont aux petits soins pour assurer au gaspi une vieillesse sereine, voire voluptueuse. C’est à qui lui assurera la couche la plus moelleuse, chacun ayant sa petite spécialité.
Ainsi, chez Hachette, on est friand des cartons de livres contenant un seul bouquin. Hachette les aime même tellement, ces cartons, qu’il lui arrive d’en livrer plusieurs le même jour, et tant qu’à faire en mobilisant deux transporteurs différents. Dans le même style en plus drôle - et pour l’instant pratique exclusive des joyeux drilles du Comptoir des Indépendants - le retour injustement refusé, renvoyé à nos frais et par transporteur spécial s’il vous plaît (trois euros et des brouettes).
Payer cher pour envoyer un seul livre, c’est bien mais payer très cher SANS faire parvenir le moindre bouquin, c’est tout de même plus inventif. Et parce qu’on peut guetter toute une vie de libraire l’éternelle baleine blanche (le carton vide contenant en tout et pour tout un avoir de zéro euro), on appréciera le beau geste que la Sodis (Gallimard) qui vient de claquer en pure perte plusieurs milliers d’euros (5,50 euro l’envoi en tarif express multiplié par plusieurs centaines de librairies) en nous postant récemment un lot de 50 marque-pages promotionnels absolument inutiles.
Appréciée aussi du Gaspi, la pratique qui consiste à envoyer d’office plusieurs dizaines de catalogues de BD (60 pages en quadrichromie) d’éditeurs dont on vend à peine 2 titres dans l’année. Les semaines fastes, on peut ainsi espérer récolter dans les 120 à 150 catalogues qui iront directement à la poubelle. Pratique gaspillophile assurément, qui fait cependant pâle figure devant la PLV obligatoire de 1mètre 20 de haut, très utile à la FNAC mais légèrement surdimensionnée pour les Buveurs d’Encre. Elle subira donc, à peine sortie du carton, des coups de cutter vengeurs.
Les quelques exemples présentés ci-dessous sont rigoureusement authentiques, et je pourrais les multiplier, parler aussi du libraire qui se plante dans ses achats, retourne des bouquins parce qu’il n’a plus de place, puis les recommande dès le lendemain pour un client (ben oui, cela existe) mais je pense que vous saisissez l’idée, pas très difficile à résumer. Il y a certainement pas mal d’argent à économiser, d’arbres à sauver, de pollution à éviter en rationalisant un peu nos pratiques professionnelles, nous autres acteurs du monde du livre.
Entendons-nous, rationaliser ne veut pas dire travailler dans une logique de profit maximum, en sabrant dans les catalogues les titres de fonds qui ne se vendent pas assez (spécialité de 10x18, par exemple), cela ne veut pas dire non plus refuser de passer les commandes qui ne nous rapportent rien ou pas grand chose. Commander pour un client un exemplaire d’un livre aux Allusifs, au Sonneur ou chez n’importe quel éditeur auto distribué, gérer cette commande et traiter la facture afférente pour 2 ou 3 euros de marge ce n’est bien sûr pas rentable mais cela ne me dérange pas. Cela contribue, comme on dit, à la diversité du paysage éditorial, et quelque part, cela justifie l’existence de librairies comme la nôtre.
Mais rationaliser nos pratiques, cela pourrait être limiter les actions commerciales dont on a parfois l’impression qu’elles n’ont d’autre rôle que d’occuper l’espace à la place du petit copain et de justifier l’existence du service qui les a pondues. Cette débauche d’affiches, de cartons et de cochoncetés en tout genre, oui cela m’agace prodigieusement, et je sais ce sentiment partagé par nombre de mes confrères. Il serait bon, sans doute, de réduire la voilure de ce côté-ci, avant que d’autres ne s’avisent que tout cela, ce n’est finalement pas très raisonnable… ni très rentable. Parce que le jour où les hommes en noir des cabinets de consultant débarqueront vraiment, ce jour-là , il n’y a pas que le gaspi qui risque de morfler,
(*) Placer Giscard et émois adolescents dans la même phrase, admirez l’audace stylistique
(**) Le gaspi, qui d’autre ? Mais vous pouvez aussi consulter utilement vge-europe.net ainsi que rubettes.com
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