Sélectionné Par buveurs d'encre -- 17 janvier 2012

Mon petit préféré.
Pas de grande résolution pour cette année, mais une volonté farouche de continuer à aborder les problèmes de fond qui agitent le bocal de votre humble libraire. Je commence donc par un point absolument essentiel, les bandeaux. Vous savez, ces bandelettes de papier qui ornent la couverture d’un livre et dont l’inflation m’inquiète. A l’origine, j’imagine que l’objet du délit servait surtout à indiquer un prix littéraire, et la couleur choisie, le rouge sang, célébrait, après l'âpre lutte, cette glorieuse et stratégique victoire. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser inévitablement au label rouge du boucher d’à côté ; label qualité supérieure, élevé au grain et en plein air. La faute à la proximité de dates entre le salon du livre et le salon de l’agriculture ?
Notons que la chose a une évidente efficacité commerciale ; parfois un peu trop. Certains clients veulent impérativement le prix Goncourt, sans se préoccuper le moins du monde de la teneur de l’ouvrage, mais en exigeant un bandeau impeccable. La tentation est grande pour le vil commerçant de coller sur toutes les piles de la table littérature un bandeau Prix Goncourt.
Mais inutile de se fatiguer, les éditeurs ont pourvu à ce problème, et enrobent à tour de bras leur production. A se demander même pourquoi certains n’en ont pas. Je reste sceptique devant ces appendices de papier qui sont censés rehausser la maquette d’une couvrante d’une information pertinente, genre le nom de l’auteur ; j’aime bien ceux qui présentent une photo de l’auteur. Le mignon minois de cette jolie écrivaine est-il vraiment un argument littéraire ? Il y a les bandeaux qui se veulent accrocheurs, avec à l’appui citation(s) de critique(s) enthousiaste(s) ; dans cette catégorie je citerai volontiers le bandeau qui a orné Les Hauts de Hurlevent pendant un certain temps : « le livre préféré de Bella et Edward », à savoir l’incarnation de la passion amoureuse au XXIe siècle, le vampire et la donzelle de Twilight. Vu que cela a marché, et que dans le fond tout le monde est content (Emily dans sa tombe et les lectrices de Twilight qui découvre l’incarnation de la passion amoureuse au XIXe), je ne devrais pas me moquer. En plus c’est facile, avec les bandeaux. Tiens par exemple, il y a le légendaire bandeau « nouveauté » qui décore systématiquement les sorties en poche des romans d’Harlan Coben. On a une boîte avec les titres en poches de cet auteur qui ont systématiquement le bandeau « nouveauté ». Même les titres plus si nouveaux que ça. Et vous trouverez souvent au-dessus le dernier grand format paru, c’est-à -dire la dernière nouveauté. De quoi en faire hésiter plus d’un. Je me souviens aussi du bandeau « folio n°5000 », information qui méritait effectivement qu’on l’imprime en gros. Ou encore le bandeau « le livre aux 10 prix littéraires », qui joue l’épate, mais se garde bien de faire l’inventaire. Pire, le bandeau exhaustif, qui cite tous les prix reçus par l’auteur, et qui finit par ressembler à une tranche napolitaine : le livre prend l'aspect d'un poitrail de cacique militaire soviétique grande époque.
Et puis les bandeaux c’est bien joli, quand le livre est bien à plat sur une table, mais sinon, c’est fragile. Dans les cartons de transport, ça se froisse, en rayon ça se déchire, quand le livre est debout ça glisse, et quand il s’agit d’une bande dessinée en bac, ça finit en charpie dans la minute. Nombreux sont ceux finissent lacérés sur le champ de bataille de la librairie, confetti de table ou de bac, qui terminent lamentablement à la poubelle. Tant de marketing novateur gâché, ça me fend le cœur moi. A noter donc, l'apparition du bandeau en trompe-l'oeil, absorbé dans la maquette du livre. Merci l'évolution.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 22 octobre 2011

C'est pas la musique qu'est trop forte, c'est toi qu'es trop vieux.
Définir l’ambiance musicale d’une boutique, c’est tout un art, j'en parlais à ma coiffeuse pas plus tard que ce matin. Le temps d’une publicité malheureusement gratuite, j’en profite pour vous signaler que Les Garçons Coiffeurs, rue Clauzel dans le 9ème est à ma connaissance un des rares endroits à Paname où l’on puisse se faire rafraîchir la couenne sans subir en retour les éprouvantes plaisanteries d’un animateur décérébré ni les gloussements orgasmiques de bimbos siliconées trop occupées à se frotter sur des limousines de fabrication allemande pour s'interroger quant à la pertinence de leurs éructations r’n’biesques. Tout au contraire, on profite de cette parenthèse pour apprécier les découvertes musicales des figaros du lieu, expérience pleine d’enseignements pour moi qui, en gros, ai cessé de m’intéresser à la création musicale quand Kurt Cobain a passé l’arme à gauche. Aucun rapport de cause à effet, c’est juste pour vous permettre de situer, historiquement. Histoire d’enfoncer le clou, sachez que je tape cette petite note au rythme d’un vieil album de Suicidal Tendencies, THE ART OF REBELLION, ça s’appelle (tout moi, ça).
Sans aller jusqu’à parler d’architecture sonore du lieu - ce qui reviendrait tout de même à se la péter un chouille – disons que nous aussi, à la librairie, accordons une certaine importance à ce qu’on met sur la platine, dans l’espoir souvent déçu de couvrir les cris de vos enfants. Mes goûts musicaux m’entraînant plutôt vers :
1) les musiques bruyantes et graisseuses de chanteurs morts ou en mauvaise santé
2) la country ambiance-corde-au- cou, genre Tindersticks
… c’est à Juliette que revient le choix stratégique de la bande-son des Buveurs d’Encre. En plus, elle dispose d’un avantage déterminant, car elle seule dispose d’un Ipod. La vérité m’oblige à préciser qu’elle est surtout la seule à savoir s’en servir.
En général, j’aime bien ce qu’elle choisit et j’espère que vous aussi, mais je garde le final cut. Je n’en abuse pas, car j’ai peur des réactions. Il y a quelques mois, j’ai eu le malheur de dire « enlève-moi ce truc s’il te plaît » à un morceau que je persiste à trouver assez pénible. J’ai senti son regard lourd de mépris et de rage contenue quand elle a coupé la chique à Carlos Gardel (car c’était lui). Ca m’a servi de leçon. J’ai appris à ronger mon frein, et c’est surtout quand on passe sur F.I.P que je peux avoir les réactions les plus épidermiques. Je suis incapable d’écouter jusqu’au bout un morceau de Vincent Delerm ou de Bénabar et je m’en honore.
Pourtant, malgré mon absence aux platines de la librairie, c’est plutôt moi qui fais les choix au rayon musique. Raison sans doute pour laquelle il est surtout fréquenté par des quadras qui ont un peu le même type de parcours. J’en profite pour leur signaler la sortie du premier livre digne d’intérêt sur AC/DC. (35 euros aux editions EPA) Ca fait un peu Kididoc pour grand, avec le disque-qui-tourne assez ridicule en couverture. C’est sorti la semaine dernière, je ne l’ai pas encore lu en détail, mais ça semble valoir le coup. Il était temps…
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 21 septembre 2011

Pas content...
Certains jours le libraire est colère. Très colère. Genre à taper rageusement contre un radiateur en pensant que ça lui fera du bien. Limite à fusiller du regard l’innocent marmot qui chouine dans sa poussette et qui rompt le silence sépulcral qui règne dans la librairie parce que sinon ce serait une avalanche d’insanités colorées.
La fureur du libraire. Tremblez, et éloignez-vous.
On n’est pas du genre à jouer les Hercule furieux pour le plaisir ; ça fait désordre et des auréoles sous les aisselles, et donc ça fait fuir le chaland, de fait, ce qui n’était pas inclus dans le business plan de la librairie. Mais tout de même, c’est une juste colère : la colère du « Y en a plus ». Le courroux de la rupture. L’exaspération de la réimpression.
On remet sa chemise déchirée et on s'explique. C’est la rentrée, les gens retournent à leurs livres, on parle de bouquins à la radio, à la télé et dans la presse, on se rend chez son libraire et on lui demande ce livre-ci ou cet ouvrage-là , et là c’est le drame, le libraire pâle comme un linge explique que oui c’est un très bon texte, et qu’il serait ravi de vous le vendre, mais qu’il est désolé, y en a plus. Lui aussi aimerait bien faire une pile de ce livre, mais non, il ne peut plus, il est en rupture. D’où un gros soupir de frustration.
Vous pourriez me rétorquer qu’il n’avait qu’à en commander plus d’exemplaires à l’office, ce ronchon de libraire ; pour sûr, il nous arrive de nous planter dans les commandes, d’être parfois frileux, et il faut le dire, échaudés, après des mises en place d’office trop importantes. Passez donc un mardi soir à la librairie, c’est le jour des offices Hachette. En général, on a des piles sous les aisselles (nouveau risque de sudation), et l’œil hagard à la recherche d’un petit coin de table pour les ranger, ou d’un bout de réserve disponible pour caser les stocks. Donc non, on préfère ne pas bourrer la réserve, et faire confiance aux éditeurs qui feront les tirages suffisants pour satisfaire les offices et les réassorts. Sauf qu’à chaque fois, c’est pareil ; il y a toujours un titre important ou deux qui tombent au bout d'une semaine en rupture, c’est-à -dire que les stocks sont à zéro, et qu’on attend le prochain tirage. Jamais été fan de loto, et dans le travail, ça me fait grincer sévèrement les molaires. Alors je sais bien qu’une réimpression coûte cher, et que les retours sont à craindre, mais quand on voit que le bouquin est en rupture une semaine après sa sortie, alors que les commandes d’office ont été enregistrées deux mois avant, que les additions et les soustractions sont au programme du CE1, il me semble probable qu’on puisse anticiper une réimpression au plus vite si on voit que les mises en place d’office sont importantes, pour éviter de se retrouver avec des libraires fumasses.
Ajoutez à cela que les délais de réimpression sont aussi brumeux qu’un petit matin de novembre en Ecosse. Que puis-je répondre à un client qui me demande un délai précis quand je lui apprends qu’un titre est en rupture / indisponible / noté / disponible sous peu* ? à part me dandiner, couler un regard attristé à mon écran, et user des quelques circonvolutions d’usage, je suis bien incapable d’être claire et nette. Mais je prends votre téléphone et je vous appelle dès que j’ai des nouvelles ; avec un peu de chance, je ne passerai pas trop pour un jambon. Mais ce n’est pas sûr.
Une autre pratique qui a le don de m’horripiler, c’est la notion d’intégrale en bande dessinée. Passons sur le fumeux concept d’intégrale partielle, et sur les âneries type « en 2005 on fait une intégrale avec les volumes 1 à 3, sans la suite, puis en 2009 une nouvelle intégrale avec les volumes 1 à 5 ». Mais revenons à cette bonne idée de base, qui veut qu’on ressorte des titres qui ont un peu de bouteille, et ont été, parfois à tort, oubliés ; on refait la maquette, et en général, le prix est intéressant. Après les choses se corsent ; la publication est programmée pour la fin d’année (objectif Noël) et il n’y aura qu’un tirage. Et basta. Même si cela devrait devenir un titre de fonds. Ce sera une épiphanie et pas deux. C’est ce qui s’appelle croire en son catalogue. Et c’est le même cirque chaque année, il va falloir que je me fasse une raison.
Allez, j’arrête de grognasser, et je vais vendre ce que j’ai sur la table.
*échantillon du vaste champ lexical que l’on trouve sur les factures pour signifier l’absence d’un livre.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 13 juillet 2011

Le rayon X vous en promet de belles.
Cela ne rate jamais, l’arrivée des vacances signe le retour en kiosque du marronnier des marronniers : les français et le sexe. Par respect pour son lectorat, notre modeste blog ne se soustraira pas à cette obligation estivale. On va donc parler de cul, et plus exactement de livres de cul. Mais, amateur de gaudriole, passe ton chemin... Ce billet ne se départira pas du ton austère qui sied à la gravité de la menace qui plane sur nous : la disparition progressive du deuxième rayon, la fin programmée de l’enfer, bref, la lente agonie du rayon X en librairie…
Quand SEXE est la requête la plus tapée sur les claviers juste après DSK, quand la moindre pub pour lave-vaisselle ressemble à un casting porno, par quel mystère le rayon érotique se réduit-il comme peau de chagrin pour devenir le parent pauvre des librairies ? Grave question. A défaut d’y répondre, j’aimerais proposer quelques pistes de réflexion. Commençons par bien cerner le problème, voulez-vous…
D’abord, est-ce une question de manque d’intérêt pour la chose ? Le sexe n’intéresse-t-il pas les clients des librairies, espèce calme, méditative, peu portée sur la chose un peu à l’instar du grand panda et comme le sympathique plantigrade menacée à terme d’extinction ? La question mérite d’être posée puisqu’on tiendrait là une explication à la problématique plus vaste de la baisse de fréquentation en librairie. Des clients plus âgés, des clients moins nombreux et puis un jour plus de clients du tout... On en garderait quelques uns pour mettre en vitrine des centres Leclerc afin d’édifier les prochaines générations, et ce serait tout. On les nourrirait de feuilles arrachées aux best-sellers de chez X.O. Les plus fragiles bien sûr ne survivraient pas. Mais les joyeuses cavalcades qui rythment nos mercredis et nos samedis à la librairie me font penser que nos clients n’ont perdu ni le mode d’emploi ni l’envie de faire des petits. On a eu chaud… Cette bonne nouvelle nous oblige pourtant à chercher ailleurs les réponses à la question qui nous obsède.
Faut-il donc convoquer le suspect habituel, l’internet ? En effet, pourquoi payer pour un contenu dont on peut maintenant disposer gratuitement, discrètement et à satiété ? L’hypothèse n’est pas à rejeter sans examen. Elle a d’ailleurs les faveurs de mon voisin et camarade le-marchand-de-journaux-du-kiosque-à -côté qui le dit tout net : « le cul, c’est mort ». J’opine lâchement quand il lâche cet avis définitif, mais je dois bien vous l’avouer, je suis loin d’être convaincu. Car voyez-vous, de même qu’on ne mélange pas les serviettes et les torchons, on ne saurait confondre les déshabillés classe des modèles d’Edwarda avec les strings lycra des filles de Pouf’magazine. Car il y a cul et cul. De même que la multiplication des Mac Donald, KFC et autres marchands de cochoncetés n’a pas sonné le glas de la restauration traditionnelle de quartier, la profusion des sites X, XX et même XXL ne me semble pas devoir signifier la fin de l’ouvrage leste de qualité.
La qualité de l’édition érotique serait-elle alors à blâmer ? Non pas. Loin de la production standardisée et stéréotypée du cul en kiosque, la librairie indépendante qui se respecte a l’embarras du choix pour constituer le rayon qui ravira l’amateur éclairé. Sans revenir sur les Mémoires du libraire pornographe, toujours présent sur nos tables et qui remporte un succès d’estime bien mérité, nous avons reçu rien que cette semaine deux nouveautés qui dans des genres forts différent sont de nature à satisfaire les lecteurs les plus exigeants. Je me fais un plaisir de les chroniquer dans nos pages nouveautés et j’attends avec impatience le « Sade-up », pop-up pour grands prévu au Rouergue à la rentrée et qui illuminera les fêtes de fin d’année des enfants pas sages et peut-être notre vitrine. D’ailleurs, puisqu’on parle de vitrines…
La communication des libraires serait-elle trop frileuse ? En ces temps où la censure revient en force, faire une O.P (*) avec les éditions Dynamite (**) peut faire jaser dans le quartier. D’ailleurs, à moins de tenir boutique près d’une caserne, et elles sont chaque année moins nombreuses, le libraire risque bien de faire un flop. On peut faire une vitrine coquine et aguichante qui exclut toute vulgarité mais peu nombreux sont les libraires à s’y risquer. Une bonne amie qui se reconnaîtra avait coutume de consacrer chaque année une (très belle) vitrine thématique à Eros et ses copains. Elle y a cette année renoncé, c’est d’autant plus triste que ses vitrines sont assez largement considérées comme les plus réussies de la Capitale. Son abandon me navre car personne chez n’a le talent artistique qu’il faut pour reprendre le flambeau. Ceci ne nous empêche pas de prendre part au combat à notre façon, moins visible, plus modeste sans doute, mais pas moins militante. Après tout, c’est bien aux Buveurs d’Encre qu’Hughes Micol présenta et signa cette année « La planète des vulves » , deuxième titre de la toute jeune collection BD CUL des Requins Marteaux. C’est pas un peu la classe, ça ?
Bonnes vacances à ceux qui partent, et pour les autres, la librairie reste ouverte en août. Et bien sûr, le rayon X aussi.
(*) Opération Promotionnelle, vous le sauriez si vous lisiez ce blog plus assidûment
(**) Je vous laisse la joie de découvrir par vous-même leur catalogue et décline toute responsabilité pour les sites que vous pourriez être amené(e) à visiter.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 03 juin 2011
Chacun son rythme.
Le site de la librairie va fêter ses 3 ans ; à cet âge on est propre et on galope vers son destin et l’âge de raison. Les parents gardent un œil sur la courbe de croissance et de poids et les plus phrénologues voient déjà le génie à venir. En ce qui concerne le dernier né de la librairie, notre cher site, nous sommes heureux de constater son bon développement. On le nourrit régulièrement (okay on avoue, on espace un peu le blog, mais bon il fait ses nuits maintenant, on n’est plus obligé de le gaver toutes les semaines), et la rubrique Archives s’allonge copieusement. Les plus observateurs d’entre vous auront d’ailleurs remarqué qu’il existe même d’improbables archives de janvier 1970 et 1971 : un petit bug, comme disent ces entomologistes d’informaticiens, qui permet cependant un hommage discret au disco.
Ce qui est donc formidable dans ce chaleureux monde virtuel, c’est bien sûr l’échange ; nous vous présentons des livres qui nous ont plu, et vous complétez nos fines analyses de pertinents commentaires. Encore un peu et on se tiendrait par la main et on chanterait des chansons comme dans une pub pour la téléphonie mobile. Nous n’avons cependant pas beaucoup de commentaires, et j’en conviens, vous avez sûrement autre chose à faire ; d’ailleurs, au vu des échanges qui se déroulent dans les espaces d’autres sites bien plus fréquentés, je ne m’en plains pas. Apparemment, les forums et autres commentaires sont des havres de haine où les ânes braient à n’en plus finir avec la véhémence de boucs ; je vous préfère ainsi, silencieux certes, mais je me plais à vous imaginer timides, le rose aux joues, tacites mais complices.
Si d’aventure vous passiez le pas et que vous vouliez laisser un commentaire, ne croyez pas qu’il se doive d’être du même bord que nous. On ne censure pas, on est très liberté de parole vous savez, on ne rabat pas le caquet des gens qui ne sont pas d’accord avec nous. Je me souviens d’un commentateur en verve qui lançait, à propos d’un livre dont j’avais fait une belle tartine d’éloges, qu’il trouvait qu’il avait les qualités littéraires d’un guide du routard. Comme je suis très liberté de paroles et que je refoule mes pulsions d’âne, je ne me vexe pas, ni ne réponds et continue mon chemin tel un yogi.
Ce que j’aime beaucoup aussi, ce sont les faux commentaires, issus de nébuleux automates qui postent des commentaires creux dans l’espoir qu’ils soient mis en ligne avec le lien sur le site internet qu’ils sont censés promouvoir. Par exemple, M. Casino en ligne m’indique : « Merci pour ces informations! c’est ce que je recherchais depuis un moment afin de finaliser mon dossier ! merci ! » et signe d’un lien internet tout aussi explicite que son nom ; ou bien Mme Carol m’explique que « Looks like you are an expert in this field, excellent post and keep up the good work, my friend recommended me this. » Que c’est bon d’être apprécié à sa juste valeur de l’autre côté de l’Atlantique, je m'imaginais déjà une nouvelle BFF ; dommage que Carol signale que son blog s’appelle « rachat de prêt immobilier ». Sûr que les têtes pensantes qui sont derrière ces programmes de spams automatisés ont bien compris que les auteurs de blog sont sensibles à la flatterie voir même à la flagornerie, mais de là à croire que je vais tomber dans un panneau aussi criard, c’est encore me prendre pour un âne.
A propos de ce site internet, je voulais aussi vous dire d’y faire attention ; je sais que vous vous y sentez en sécurité, mais sachez que vous êtes surveillés. Je sais d’où vous venez, où vous habitez, combien de temps vous restez sur le site… j’ai des petits diagrammes à bâtons, des camemberts et des graphiques que je pourrais utiliser si d’aventure je me décidais à publier une étude sociologique sur les lecteurs du blog. Nous avons en fait un compte sur un site qui analyse les flux de personnes sur notre domaine ; on y apprendra l’humilité en constatant que 70 % des gens qui atterrissent sur le site de la librairie y restent moins de 5 secondes. Et quand on regarde le listing des mots clefs qui vous font arriver jusqu’à nous, on restera pantois devant les impénétrables voix de Google qui mènent les brebis égarées sur notre site : un internaute angoissé, qui lança la requête « priere pour réussir dans sa vie et son avenir », se retrouva ainsi parmi nous ; j’imagine sans peine sa déception. Plus exotique, l’amateur de magie noire, avec « la datte entouree de scotch dans la sorcellerie » et son « TABLEAU QUI TOMBE DU MUR - ETRANGE PHENOMENE ». Plus attendues, au vu des connotations du nom de la librairie, et néanmoins flatteuses, les requêtes comme «bière ancre pils », « tonneau de bière », « 69 raisons qu'une bière », « biere ancre », « image humour femme biere surf ». Il y a aussi les questions professionnelles : « CV d un libraire original » (là aussi je me reconnais), « aucun libraire ne veut de mon roman à compte d'auteur », « office librairie cavalerie », et le résolument pathétique « est-il normal que l’apprenti ne fasse que des cartons de retour ». Les inévitables amateurs de sensualité, qui jouant trop la singularité finissent dans nos filets : « pensionnat fouet sm danseuse classique galerie blog », « mari humilié texte ou bd », « amour malgré l'age », « livre sur les meilleurs amants selon la tendance » (si vous l’avez trouvé, je veux bien les références, ce doit être un morceau de choix). Et puis il y a une tripotée de requêtes incongrues, que je me fais un plaisir de thésauriser : « qu'est-ce qu'un avaleur de sabres ? », « recupérer chaussette machine a laver », « bertrand delanoé et photos compromettantes », « les cous sont tres interessants », « retaper canape », « bébé bras poilus », « bonbons haribo produits addictifs », « pourquoi dit on fou comme un lapin », « recherche des restaurants pour manger une bouillabaisse paris et sa banlieue », « napolitains humoristiques ». Le surréalisme revu et corrigé par Google.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 08 avril 2011
Classique et livre culte et best-seller et long seller ... excusez du peu !
Figurez-vous que comme vous et moi, les livres ont une vie. Comme vous, comme moi, ils font leur petit tour et puis s’en vont … Un numéro plus vite plié que le nôtre, dans la plupart des cas. Car pour une Chartreuse de Parme, une Princesse de Clèves, un roman de Guillaume Musso (*) que vos arrière-petits-enfants étudieront un jour en classe, combien de documents coup de poing, combien de poignants premiers romans connaîtront, l’encre à peine sèche, les affres du pilon ?
Sans vouloir casser l’ambiance, rappelons que publier chez Pierre, Paul ou même chez Gaston et Antoine n’est pas, n’est plus (et n’a jamais été) gage d’éternité. Heureusement d’ailleurs, car imaginez un instant le bazar... La production éditoriale française représente bon an mal an 60 000 titres. Vous enlevez deux tiers de bouquins techniques ultra spécialisés, genre les troubles du désir chez le gaucher ouzbek, il reste encore de quoi remplir 2 fois la librairie les Buveurs d’encre. Et on parle juste de ce que concoctent en une année même pas bissextile les éditeurs à l’attention du grand public… ou de ce qu’ils fantasment comme tel !
Or, comme les moins distraits d’entre vous l’auront noté, la plupart des librairies proposent à la vente un nombre parfois considérable de titres plus anciens. Si elles hébergent aussi dans leurs rayons ces chères veilles choses, c’est qu’il doit y avoir un truc, subodorez-vous. Vous subodorez bien… Outre le fait que le libraire méfiant, avaricieux et soucieux de sa trésorerie ne se précipite pas sur chaque nouveau livre comme la vérole sur le bas clergé breton - et ce en dépit des efforts méritoires du représentant – joue aussi le fait que les livres n’ont pas la même espérance de vie que nous.
Question cycle de vie, ils sont beaucoup plus complexes que l’homo sapiens moyen, créature assez prévisible, qui en prend grosso modo pour sept à neuf décennies selon l’état de ses artères et son hygiène de vie. Pour les bouquins, c’est un peu plus compliqué, mais pour vous être agréable, je vais me faire un plaisir de vous classer cela par catégories. Ce classement est très personne et peut varier en fonction des librairies, mais globalement, ça a du sens…
Catégorie « feu de paille »
Définition : le livre écrit pour « faire un coup ». L’éditeur ne vise pas le panthéon littéraire, mais plus prosaïquement un retour sur investissement rapide et si possible juteux.
Livres concernés : les mémoires d’un « people » surtout si elles sont un peu crapoteuses ou le document d’actualité grand public sur un sujet par ailleurs fortement médiatisé. Le deal du Mediator dans les banlieues islamiques peut potentiellement faire un tabac.
Ingrédients pour que cela marche : un nom connu sur la couverture, et de la télé grand public à forte dose. Plan média idéal : Le fou du roi + 20 minutes + Ruquier.
Archétype : vous aurez oublié l’existence de ce livre quand vous lirez ces lignes, alors, à quoi bon ?
Espérance de vie : 30 jours maximum, mais de toute manière on s’en fout vu que l’essentiel des ventes se fait dans la semaine qui suit la tournée promo. Ces livres n’entrent pas dans le fonds, même pas dans celui des magasins Virgin, c’est dire…
Catégorie « best seller »
Définition : tout bouquin qui dépassera 30 000 acheteurs, soit une moitié du stade vélodrome pour un OM-PSG, un soir d’affluence moyenne. Ce qui devrait aider les gens du monde du livre à rester modeste…
Livres concernés : le dernier roman d’un écrivain très médiatisé, la biographie d’une célébrité, signée par une autre célébrité.
Ingrédients pour que cela marche : grosse mise en place en librairie, quasi assurée de toute manière. Le seul risque, c’est une presse unanimement défavorable ou -pire- mollassonne. Et puis, le risque du gros truc qui efface le reste, mais heureusement, il n’y a pas un 11 septembre tous les ans, même si c’est une façon de parler.
Archétype : La carte et le territoire, de Houellebecq. Pour les essais, La bio de Giroud par Laure Adler
Espérance de vie : 4 à 6 mois sur table pour les romans (chez nous, en tout cas). Un peu moins pour les essais. Le roman peut connaître une deuxième vie en poche.
Catégorie « long seller » :
Définition : aujourd’hui, tout bouquin qui n’est pas passé au pilon dans l’année qui suit sa sortie
Livres concernés : le roman grand public, qui sort sans tambour ni trompette et finit par toucher à la fois le lecteur occasionnel (la lectrice occasionnelle, plus précisément) et le « gros(se) lecteur(trice) ».
Ingrédients principaux : le bouche à oreille entre lecteurs ainsi le soutien des libraires qui lui assurent pendant les premiers mois l’espace minimal requis sur leurs tables
Archétype : L’élégance du hérisson, de Muriel Barbery. Et pour 2011, La couleur des sentiments de Stockett, ou Rosa Candida d’Olafsdottir
Espérance de vie : sur les tables, jusqu’à la fin de la saison littéraire. Ensuite soit le livre rejoint les étagères et passe en fonds, soit le reliquat part au retour.
NB : le long seller peut devenir un best seller mais l’inverse n’est en général pas vrai.
Catégorie «livres de fonds »
Définition : dans une librairie, le livre de fonds est le livre qui est là en permanence, et qu’on recommande chaque fois qu’on le vend, sans se poser de questions. Un titre peut donc être « livre de fonds » dans une librairie, et pas dans une autre. A l’exception des classiques, modernes ou anciens, et c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît un classique.
Livres concernés : les classiques bien sûr, ainsi que tous les bouquins que le libraire, pour des raisons qui le regardent, juge utile d’avoir en permanence sous la main. Bref, le livre de fonds c’est soit un livre que librairie a lu, soit un livre qu’il aurait dû lire !
In grédients principaux : Le temps, essentiellement. Bien malin qui peut prédire ce que seront les classiques de demain. De grosses ventes aujourd’hui ne sont pas une garantie pour demain, le contraire non plus, hélas !
Archétype : certains auteurs accèdent de leur vivant au statut envié d’auteur de « livres de fonds ». Juste pour parler des français, vous trouverez peu de librairies qui ne vous proposent pas les livres de Modiano, Le Clezio, Tournier ou Echenoz.
Espérance de vie : sans date limite de péremption, c’est l’avantage principal d’accéder à cette catégorie.
Catégorie « livre culte »
Définition : Le livre culte, c’est un livre de fonds que presque personne n’a lu sans oser l’avouer. Si personne n’en a entendu parler en dehors de quelques personnes reconnues comme expertes, on dit alors cultissime. L’appartenance à un sous-genre est un plus.
Livres concernés : Dans le fonds des Buveurs d’encre qui n’en manque pas, peuvent prétendre à la distinction « culte » voire « cultissime » les titres suivants :
Le lézard lubrique de Melancholy Cove, de Christopher Moore. Du polar/SF enrichi en déconnade et testostérone
Mille milliard de tapis de cheveux, de Andreas Eschbach (de la S-F allemande, un genre presque aussi rare que le porno taliban…)
Les fantômes de Calcutta, de Sebastien Ortiz. Un livre magnifique sur une des plus belles villes du monde.
Yegg, de Jack Black. Les mémoires d’un perceur de coffres, avec en post face une charge anti sarkozyste écrite dans les années 1920 (ou trente, peut-être, j’ai la flemme d’aller voir).
L’avantage des livres cultes, c’est que chacun peut avoir sa propre liste et l’enrichir au gré de ses lectures et préférences personnelles. Il n’y a pas véritablement de justification à apporter, alors de grâce, acceptez que d’autres ne partagent pas votre avis ou vos goûts.
Je me souviens d’une cliente qui me snoba sous prétexte que je n’avais pas lu Forrest Gump. Comme vous sans doute, j’ai vu le film – l’un des plus surrestimé de ces 20 dernières années, si vous voulez mon avis- Le fait que cette dame me snobe parce que j’ignorai l’existence du roman m’a semblé un peu mesquin. Il y a suffisamment de classiques que je n’ai pas lus pour ne pas aller me chercher sur des choses qu’on qualifiera de très secondaires.
Catégorie « boule de neige » :
Définition : l’équivalent écrit de la télé-réalité. Le livre qui est connu parce qu’on en parle. Plus qu’un bouquin, c’est un phénomène de société.
Archétype : Indignez-vous, de Stéphane Hessel. Ou les bouquins de régimes hypo/hyper-vitaminés dans un autre genre.
Ingrédient : la curiosité du public, relayée par les media, à moins que ce ne soit l’inverse.
Espérance de vie : le temps que ça dure…
(*) Ce pourrait être une plaisanterie, mais malheureusement non. Si vous insistez, je vous donnerai plus de précisions, histoire de convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 15 février 2011

Avis aux inventeurs : on attend toujours le génie qui nous inventera le cutteur-tire-bouchon ou la dérouleuse à papier cadeau qui lit les fax.
Après l’évocation du téléphone du libraire, je me suis dit qu’il était temps de vous présenter la panoplie du petit libraire, c’est-à -dire ses utiles et indispensables ustensiles de travail. Les accessoires du magicien, la trousse du chirurgien, la ceinture à outils du bricoleur … et le bordélique bureau du libraire.
Je ne reviendrai pas sur le téléphone, mais je m’appesantirai sur son siamois, le fax. On ne se moque pas, s’il vous plaît, et on s’incline devant cette relique du XXe siècle, le téléphone-fax (avec un fil qui tire-bouchonne pour relier le combiné et le cœur de la machine). Ce qui explique que quand on ne répond pas (voir article précédent), vous obteniez ce strident sifflet qui a le don de vous énerver, mais absolument pas de vous décourager. Remarquez que le sifflement, on y a droit aussi, une fois sur deux, quand enfin on se décide à répondre… Mais je sens bien que vous êtes sceptiques quand à l’utilité du fax. Certes nous récoltons encore quelques fax de Savemoneyreport, sérieux organisme qui vous promet ponts d’or et rivières de diamants, si on commence par mettre la main à la poche en leur versant un petit quelque chose sur leur compte aux Bermudes. Les autres arnaqueurs du même acabit préfèrent désormais vous envoyer des mails grotesques ; je tenais donc à saluer la ténacité de Savemoneyreport, qui se donne les moyens de ses ambitions. Mais hormis la correspondance régulière de cet honorable établissement, nous nous servons activement de notre télécopieur, nous autres libraires, en particulier avec nos chers distributeurs, pour tout ce qui concerne les litiges et autres réclamations, et avec nos transporteurs. C’est dit, le circuit du livre, c’est trop ringard, on n’a même pas d’Ipad qui permette d’un mouvement gracieux du poignet d’envoyer un mail, nous on préfère envoyer des fax de 8 pages illisibles pour une réclamation, et s’y reprendre à deux fois, tellement c’est plaisant de fixer les folios qui bouchonnent dans la machine. En plus c’est toujours le moment où le téléphone sonne, et qu’il y a un appel aux centres bancaires via le terminal de carte bleue, et que donc, il faudra s’y reprendre une troisième fois.
Nonobstant ces incuries, sachez cependant que le fax nous permet, paradoxalement, d’obtenir des livres plus vite que par dilicom (serveur genre internet qui balance les commandes aux distributeurs) ; certains distributeurs sont plus rapides dans leur traitement des commandes quand on leur envoie un fax. Parfaite illustration de la fable du lièvre et de la tortue.
Mais laissons ces technologies superfétatoires et revenons au cœur du métier, et au principal outil du libraire, son cutter. Le Jedi a son sabre laser, et le libraire son cutter. On passe son temps à courir derrière parce qu’on le perd tout le temps, il y en a trois ou quatre qui se baladent dans la librairie, et ça fait des trous au fond des poches. Et il n’est pas rare que nous ayons des stigmates, de décoratives et longues estafilades. Jamais encore ça ne s’est fini en bain de sang à la Romero, mais nous restons vigilants. Quel métier, quel sens du danger.
Quoi d’autre dans notre petite trousse à outils ? j’ajoute volontiers le scotch, les gommettes et le papier nécessaire à faire des emballages cadeaux. Bien sûr nous avons des pochettes cadeaux, qui permettent de tricher et d’emballer au plus vite la pile chancelante de cette grand-mère à la progéniture nombreuse ; mais on a développé un talent que le plus acharné des scouts nous envierait, à savoir une foudroyante vitesse d’emballement. J’aurais bien demandé un autre don à la fée qui s’est penchée sur mon berceau, mais il n’y avait plus que ça, et comme il y avait un fax en cadeau bonus, j’ai dit oui.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 25 janvier 2011

Laisse pleurer le téléphone, ça fait des vacances...
Je ne sais si vous croyez en l’existence de cette forme de justice qu’on dit poétique, mais moi, j’y crois dur comme fer. Car les exemples sont nombreux, de ces statues du commandeur qui viennent nous gratouiller la mauvaise conscience derrière les oreilles. Aujourd’hui je n’en retiendrai qu’une, emblématique il est vrai puisqu’il s’agit du TELEPHONE.
Dans une vie professionnelle pas si lointaine, figurez-vous que j’ai mis toute mon intelligence et mon professionnalisme (limités, j’en conviens) à pousser des individus incrédules et près de leurs sous à composer un numéro de téléphone commençant par 08 pour se procurer à prix d’or des objets et services d’une utilité somme toute relative. A l’époque, j’espérais un tsunami d’appels, car de l’importance de la vague dépendait en partie celle de ma rémunération. J’y mettais donc, je n’ose dire toute mon âme, en tout cas tout mon savoir-faire. Bref, j’espérais les appels. Je les espérais autant qu’aujourd’hui, je les redoute.
Car j’ai un problème avec le téléphone... Oh, rassurez-vous, vous pouvez continuer à dégainer votre cochonnerie dernier cri dans la librairie pour tenir des conversations d’un intérêt relatif ; je me suis fait depuis longtemps aux longs conciliabules dont je suis l’involontaire auditeur. J’encaisse avec le détachement requis la description de l’accouchement de la petite dernière, j’ai vécu plus d’une fois des ruptures en direct (je me fais alors l’effet du barman dans un roman de Pelecanos et cela ne me déplait pas) mais j’avoue continuer à tiquer un peu quand on me tend avec autorité un téléphone et qu’on me passe « le petit » qui veut me passer la commande du livre scolaire dont il n’a rien à secouer. Si j’avais voulu bosser dans un call center, je me serais établi un peu au sud du 19ème, j’aurais eu le soleil au moins. Bref, pour ne rien vous cacher, j’ai un problème avec le téléphone.
Question de génération, sans doute. Figurez-vous que le téléphone, moi, je ne suis pas né avec. Pour tout vous dire, je suis d’une génération qui a connu la Dame du Téléphone. Apprenez que mon premier appel date de 1969 ou 70 (un peu avant l’enterrement du Général, pour permettre aux plus jeunes à se situer). Je demandais à parler à tonton Machin à une gentille dame, et miraculeusement elle me passait tonton Machin. Quand je dis cela à une gamine de douze ans aujourd’hui, elle est persuadée que je me moque d’elle. C’est pourtant la stricte vérité. Les moteurs de recherche les plus pointus n’en sont pas encore rendus là , en terme de personnalisation ou je me trompe ? Enfin, toujours est-il qu’en ce temps que les moins de vingt ans (et même de 40, soyons réalistes) ne peuvent pas connaître, on ne gaspillait pas son forfait et on n’invoquait pas en vain le nom de France Telecom. Chaque appel était mûrement réfléchi et faisait ou presque l’objet d’un conseil de famille. A cette époque – et sans chercher en aucune manière à influencer votre comportement - jamais on aurait osé déranger son libraire au téléphone autrement que, disons, pour lui commander la collection complète de l’Encycloepedia Universalis.
Mais les temps changent, et aujourd’hui, on fait rien qu’à nous appeler pour des vétilles. C’est vraiment n’importe quoi. Et assez étonnant d’ailleurs, la manière de réagir de chacun d’entre nous, à la sonnerie du téléphone. Les plus jeunes d’entre nous (tous sauf moi, pour ceux qui fréquentent la librairie) sautent sur l’appareil comme des chiens fous… Quitte à laisser en plan la personne qui a fait l’effort de se déplacer pour répondre à l’interlocuteur que « oui, nous sommes ouverts » à la feignasse qui fait rien qu’à tapoter sur son cadran. Mais rassurez-vous, je veille, et prends un malin plaisir à laisser l’immonde saloperie sonner pendant que je m’entretiens avec vous de l’air du temps ou de toute autre chose qui nous amuse vous et moi. Parce que j’ai horreur qu’une machine me siffle et me dicte mes priorités. Et ce qui me semble vraiment extraordinaire, c’est l’impression d’être quasiment le seul à abhorrer cela. Bon, sur ce, je dois vous laisser, je crois qu'on me sonne sur mon portable…
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 15 novembre 2010

Le samedi, le libraire prend la vague.
Le week-end, avec son vendredi soir plein d’espoir, son samedi flânerie, et son dimanche reposant… tout être humain normalement constitué adore le week-end, et le samedi en particulier, puisqu’on se ballade, tout est ouvert, il y a du monde ; le dimanche c’est plus triste, enfin surtout si vous avez grandi en province : il gardera toujours un goût d’ennui. Quoiqu’il en soit, le libraire normalement constitué aime aussi le samedi, mais pour d’autres raisons : le samedi, c’est jour compte triple, comme au scrabble. On a bûché toute la semaine à débiter du carton, des offices, des commandes pour quoi ? pour le samedi pardi. C’est le jour phare de la semaine, celui qu’on attend avec impatience pour vider la réserve.
Donc nous, on bosse, pendant que vous, vous êtes censés faire du shopping, consommer, et dilapider la paye de la semaine. Normalement. Parfois vous avez la mauvaise idée de partir en week-end, de faire le pont (maudit mois de mai), ou d’être en vacances, et de nous laisser à notre triste sort. Un truc presque infaillible pour savoir si on va avoir du monde le samedi, c’est l’oracle de la boucherie : s’il y a la queue à la boucherie, on fera le plein aussi à la librairie. Comme quoi la consommation de viande est à pondérer avec les appétits de lecture.
Le truc chouette du samedi, c’est qu’on passe du temps avec vous, chers clients. Pas de montagne de cartons à bipper dans la remise, pas d’office monstrueux à caser sur la table, pas de distributeurs ou de représentants à appeler pour demander ceci ou cela. Non non non le client est roi, les autres jours aussi, mais surtout le samedi.
Les foules ne font tout de même pas la queue devant le rideau à l’ouverture, mais ça commence souvent dès le lever de rideau de fer (on est un peu jaloux de Naturalia pour ça, eux les gens trépignent sur le trottoir en attendant l’ouverture). Avant 14h, les clients sont souvent de jeunes gens invités qui viennent chercher les cadeaux pour goûter d’anniversaire, espérant rafler le titre de meilleur camarade de classe avec le dernier opus des Légendaires. La moyenne d’âge est donc très basse : on peut dénombrer en heure de pointe jusqu’à 3 poussettes dans la librairie + 8 enfants âgés de 6 à 10 ans + 4 adultes oscillant entre l’aîné surexcité par la perspective de ce Saturday afternoon fever, et le cadet boudeur à l’idée d’aller au parc, qui s’en prend donc à la vitrine, et le petit dernier qui dans le meilleur cas babille dans la poussette, dans le pire braille parce qu’il se découvre une allergie à la librairie. Mention spéciale pour ce samedi où trois garçonnets avaient décidé de faire la bataille, pendant que le voisin du dessus se lançait dans l’exploration des capacités de sa nouvelle perceuse, et que le téléphone sonnait à tout-va : la symphonie du samedi en ut.
Une fois le tardif déjeuner consommé, les clients arrivent, par vagues. Une déferlante avec 15 personnes dans la librairie, qui veulent causer, jouer aux devinettes (« il me semble que le livre s’appelle Mes anges sont tombés ; vous l’auriez ? » « - Attendez. [rien sur Electre ni sur Librisoft ; concentration maximale]. Vous êtes sûre que c’est le bon titre ? non ? ce ne serait pas Mes étoiles on filé ? » « - Tout à fait ! »), qui ont besoin de paquets cadeaux, qui veulent le dernier exemplaire dans la vitrine. Il y a la queue à la caisse, c’est formidable, on se frotte les mains comme des petits écureuils gourmands.
Ensuite le ressac ; plus personne. Une impression de vide, comme une salle de concert après la fermeture de la buvette. La fête est finie et il n’y a plus que nous qui restons. On s’occupe, genre exercice de rédaction : qui écrit sa notule sur un petit carton orange et hop ! on colle sur le livre, qui écrit une critique sur le site, qui écrit un article pour le blog, genre ce que je fais actuellement. On peut aussi ranger, les déferlantes sont parfois dévastatrices, surtout dans le rayon jeunesse. Et puis nouvelle vague arrive.
Comme il n’y a pas de coefficient de consommation aussi fiable que les coefficients de marée, nous sommes toujours à la merci du hasard pour ce qui est de la régularité des vagues. Quant à l’amplitude, eh bien le mois de décembre est en général le mois des grandes marées. Le dernier samedi avant Noël a des airs de Tsunami humain. Tout ça pour vous dire que Noël approche, et qu’il est grand temps de préparer vos cadeaux. Avant que nous, surfeurs, pardon, libraires, soyons totalement lessivés…
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 20 septembre 2010

Dessine-moi un retour...
Maintenant que vous en connaissez un bout sur la fabuleuse histoire de la librairie, parlons d’un truc un peu moins glorieux, ou du moins un peu plus triste : les retours. Sortez les mouchoirs. Il arrive qu’un livre, malgré tout, reste esseulé, et que le libraire s’en sépare, ils se quittent, l’œil humide, et chacun poursuit sa route, en essayant de ne pas regarder en arrière.
Trèfle de bluette, les retours représentent une part non négligeable du boulot de libraire. Au bout d’un certain temps les ouvrages arrivés à l’office ne sont plus si neufs que cela, et on se pose la question : va-t-on les garder dans le fonds de la librairie, c’est-à -dire les ranger dans les rayonnages, les suivre à l’unité, mais fidèlement ? Peu sont élus, vu la taille modeste de la librairie, et la production exponentielle. Certains distributeurs ont des critères de retour précis (le livre doit être une nouveauté, soit avoir plus de 3 mois et moins d’1 an à compter de la date de parution), voire même exigent qu’on passe par le représentant qui nous fait la fameuse AR (autorisation de retour, pour ceux qui ne suivent qu’à moitié). Ca nous complique la tâche et ça ralentit notre cadence stakhanoviste, mais s’ils y tiennent, c’est qu’ils ne veulent pas que les libraires abusent en retournant trop vite les livres, sans leur laisser le temps de rester sur table. D’autres distributeurs ont des retours ouverts, ce qui signifie qu’on peut retourner tout et n’importe quand. Très utile, surtout quand les clients frappés d’amnésie oublient de venir chercher leur commande.
Voilà pour les critères des distributeurs ; passons maintenant aux critères du libraire. Comment vous expliquer ce délicat mélange de subjectivité et de nécessités ? on retourne beaucoup quand on a besoin de place, on défend becs et ongles certains livres qui ne se vendent pas, on se débarrasse dès possible de la énième bouse blockbuster, on retourne dépité la pile du bouquin auquel on croyait totalement et qui n’a plu qu’à nous, on retourne férocement les offices sauvages… en dehors de nos goûts et de nos humeurs, on jette un coup d’œil sur l’ordinateur : objectif comme un notaire, il nous informe de la rotation (les quantités vendues dans l’année) et nous permet aussi de voir comment il se vend ailleurs. Ensuite on pondère.
Une fois la sentence prononcée, les livres partent au retour : dans la remise tout d’abord, puis proprement encartonnés et renvoyés au distributeur. Et oui ce n’est pas comme la restauration où l’on jette les restes ou les fringues que l’on peut solder à la fin de la saison : nous pouvons retourner les invendus, que les distributeurs nous créditent ensuite. Cette pratique incite les libraires à commander sans complexe et les éditeurs à produire sans vergogne. Et tout le monde en profite, les coursiers, les transporteurs, les distributeurs, qui évidemment vivent du flux des marchandises. Sauf les libraires qui se fadent les cartons à ouvrir, stocker, ressortir, regarnir et scotcher. Genre Sisyphe. Comme il faut imaginer Sisyphe heureux, la corvée de retour permet parfois de se délasser comme un hamster dans sa roue : un peu d’exercice, c’est bon pour les nerfs.
Mais il y a l’implacable malédiction du retour : il est dit que lorsque le libraire se décide à retourner un bouquin sorti depuis trois mois, dont personne n’a entendu parler, alors le lendemain même un client viendra lui demander. Rien de plus énervant que de recommander un livre qu’on vient juste de retourner…
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 14 septembre 2010

Michel Houellebecq, prématuré d'une semaine."
Quand est-ce qu’i sort, m’sieu, le prochain Naruto ? demande-t-il d’une toute petite voix timide et pleine d’espoir. C’est au moins la deuxième fois qu’il vient cette semaine. Espère-t-il une erreur de ma part, lors de sa précédente visite ? Ou peut-être-t-il mal entendu ? Et si Naruto avait décidé d’avancer la parution de la suite de ses aventures, rien pour lui faire plaisir ? Ce serait bête de rater cela…
Mais non hélas, et je suis navré de devoir lui faire la même réponse que la veille : Naruto sortira le 17 octobre, ça n’a pas changé. Et le Bleach, quand est-ce qu’i sort, le Bleach ? Pareil pour le Bleach, mon gars, repasse le 17 je t’en mets un de côté. Difficile toutefois de s’agacer d’une telle impatience, d’un tel enthousiasme, quand bien même la scène se produirait plusieurs fois par jour (ce qui généralement est le cas).Le plus cruel, c’est quand le manga est déjà arrivé à la librairie et qu’on ne peut le vendre avant le lendemain. 24 heures à attendre, autant dire une éternité quand on a dix ans, même si on connaît déjà l’épisode par cœur pour l’avoir maté en boucle sur internet en téléchargement tout ce qu’il y a de plus illégal. Parce que figurez-vous que les livres, c’est l’inverse des yaourts. Il y a une date écrite dessus (sur le bon de livraison en tout cas) et on n’a pas le droit de les vendre AVANT cette date.
Cette interdiction porte le joli nom d’embargo et c’est sensé mettre tout le monde à égalité, les grands comme les petits, les libraires parisiens et les libraires des régions, ceux des grandes et des petites villes. Les 24 à 48 heures de battement entre la livraison et la mise en vente, c’est justement pour donner le temps aux livreurs de faire le tour des officines et d’y déposer leur précieuse cargaison. L’embargo répond donc à la même logique que celle qui conduisit il y a 30 ans à l’adoption du prix unique du livre : permettre à chacun de proposer le même livre au même moment et au même prix et partant, favoriser l’existence du réseau de distribution le plus riche et varié possible.
Sauf que le respect de l’embargo prend du plomb dans l’aile, deux bons coups de chevrotine venus de part et d’autre rien qu’au cours de ces quinze derniers jours.
Premier à défourailler, Robert Laffont, heureux éditeur de Brett Easton Ellis. Suite(s) Imperiale(s), le dernier roman de l’américain a bénéficié d’une presse très élogieuse, il a notamment fait la couverture des Inrocks dans l’avant-dernier numéro d’Août. C’est de plus en plus fréquent de voir des articles paraître avant même la sortie d’un roman, surtout quand il est attendu. Peur de se faire griller par le canard d’en face, j’imagine. Suite(s) Imperiale(s) était prévu pour le 8 septembre. Or, trois semaines en matière de retombées media c’est une éternité. Les gens ont vite fait de zapper et de passer à autre chose. Je pense qu’on a dû commencer à flipper sévère chez Bob Laffont. « Toute cette bonne presse qui se perd, c’est quand même dommage ». Aussi a-t-on décidé d’avancer la date de parution du roman, qui est finalement sorti la semaine dernière, toute fin août. Sorti, mais pas pour tout le monde, pas pour toutes les librairies. Petite explication… Chez Robert Laffont, on classe les librairies en deux niveaux : les librairies de premier niveau et les sous-merdes, mais on dit plutôt librairies spécialisées. Les librairies de premier niveau reçoivent la visite d’un représentant alors que les librairies spécialisées font leur choix sur les catalogues d’Interforum, qu’on coche gentiment, qu’on glisse dans une enveloppe et qu’on confie à la Poste ou à ce qu’il en reste. Un peu comme votre grand-tante de province qui commande ses Damarts à la Redoute. C’est désuet et tout à fait charmant, mais revenons à notre catalogue. Robert Laffont est l’un des 80 à 100 éditeurs diffusés par Interforum, l’un des plus importants aussi. Sans vouloir faire le malin, j’avais la possibilité d’être diffusé directement par Robert Laffont, mais cela voulait dire recevoir aussi sept autres représentants qui ont des catalogues dont l’essentiel ne me concerne pas ou m’intéresse très modérément. Recevoir le représentant de Robert Laffont et travailler les autres éditeurs sur catalogue aurait été l’idéal, mais c’est compliqué à mettre en place, ce que je peux tout à fait comprendre. C’est un peu comme au restaurant, quand vous voulez des frites à la place des haricots verts du menu, et prendre deux entrées au lieu du dessert, ou avoir une troisième boule de glace à la place du café. C’est compliqué, vous passez pour un chieur, et si tout le monde fait la même chose, on y est encore à Noël. Etant un garçon arrangeant, je continue à faire mes petites croix sur mes petits catalogues Interforum. C’est ce qui a causé ma perte…
Car figurez-vous que si Robert Laffont a avancé la sortie de Suite(s) Imperiale(s), il a servi uniquement les librairies de premier niveau sans mettre personne - et apparemment pas Interforum - au courant. C’est mon collègue et camarade Grégoire, de la librairie Longtemps qui a vu les piles de Bret Easton Ellis , en allant acheter une cartouche ou une rallonge à la Fnac. Ce qui la fout mal, avouez. Quelques coups de fil nous ont permis de constater que personne dans le quartier, ni Michelle, de Texture ni Sophie, du MK2 n’avait reçu quelque chose qui ressemble de près ou de loin au dernier livre de Bret Easton Ellis. Titre que nous avions évidemment tous pris à l’office.
C’est un peu agaçant, vu que Suite(s) impériale(s) était le roman le plus demandé il y a une dizaine de jours. Nous avons donc demandé des explications. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière sans doute, qu’une pétouille arrive à l’office ; en général c’est consécutif à un problème technique. Mais là , non. C’est un écart parfaitement assumé par la direction commerciale de Robert Laffont, dont la réponse a le mérite d’être claire à défaut d’être satisfaisante. Robert Laffont a décidé sciemment de servir les plus gros arguant du fait que ces librairies avaient fait des commandes plus importantes. Et moi qui pensais que c’était le stagiaire qui avait appuyé sur le mauvais bouton, pendant que le chef de service avait piscine !
En clair, Robert Laffont avait la possibilité technique de servir rapidement et assez facilement les librairies les plus importantes et ne s’en est pas privé, au mépris de tous les usages de la profession. C’est je crois une première. Que se passera-t-il ? Rien sans doute. On a reçu un petit mail, assurant qu’il ne fallait pas voir dans cette décision une marque de mépris mais bien au contraire la prise en compte de nos contraintes financières (because trop de frais de port pour une si petite quantité). Interdit de rire, là -dessus on nous colle un exemplaire gratuit, et je pense qu’on est sensé dire merci.
L’autre coup de Jarnac, porté au sacro-saint principe de l’embargo, vient des libraires eux-mêmes, cela me navre de l’écrire. Les mêmes causes (presse précoce et dithyrambique) produisant les mêmes effets (sortie anticipée), Flammarion a avancé au vendredi 3 septembre la parution de La carte et le territoire, le dernier roman de Michel Houellebecq (au demeurant excellent). La plupart d’entre nous ont reçu les livres le 1er septembre.
Le 3 au matin, je regarde comme j’en ai l’habitude, les ventes du réseau Datalib, qui rassemble environ 190 librairies indépendantes de toutes tailles ayant décidé de se communiquer le détail de leurs ventes. Ceci pour me rendre compte que la moitié d’entre elles ont commencé à vendre, sans respecter l’embargo, le roman de Houellebecq. Lequel réussit ainsi l’exploit de se hisser à la 24ème place des meilleures ventes des 7 derniers jours avant même le jour de sa sortie. Les mêmes qui braillent à juste raison contre le comportement de Robert Laffont ne respectent pas l’embargo. J’ai gardé mes 30 exemplaires en réserve jusqu’au jour J et j’ai un peu l’impression d’être le con de l’histoire. C’est assez agaçant. Pas grave, mais agaçant. Comment aller faire la leçon aux autres si on n’est nous même pas capables d’avoir un minimum de discipline, et de respecter l’embargo sur les titres importants ?
Ce qui me désespère un peu, parce que ça va contre mes convictions, c’est de devoir constater que l’autodiscipline est une vaste blague ; il n’y a que la schlague qui fonctionne, mon adjudant-chef avait raison. L’embargo a été presque parfaitement respecté à la sortie du dernier tome d’Harry Potter, parce qu’on savait très bien que les contrevenants se feraient taper sur les doigts, et pas qu’un peu. C’est un peu pathétique de faire ce constat à mon âge, mais rassurez-vous, cela ne va pas durer.
Alors, quand est-ce qu’i’ sort le prochain Naruto ? Mais dès que je le sors du carton, mon gars !
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 10 septembre 2010

Comment ça? la dame elle a pas le cahier de vacances de CE2?
Le quotidien du libraire est parfois sans surprise : décembre on fait des paquets cadeaux, mars on vend du Goncourt, juin on vend des cahiers de vacances. N’empêche, voir les foules prendre d’assaut les bacs à parascolaire, ça surprend toujours. Le collégien déboussolé qui cherche le salut et le bepc dans des annales corrigées, les parents prêts à tout pour que le fiston rentre à Centrale, à commencer par le cahier de vacances pour maternelle (comme il est très éveillé, Junior aura droit directement au cahier Moyenne section, il est très doué avec les gommettes). Les éditeurs ne s’y trompent pas et trouvent toujours de nouveaux produits pour ces petits cœurs qui battent au rythme scolaire. Soutien, corrigés, entraînement, cahier du jour, du soir, de vacances, de la crèche à la prépa. Mais pourquoi s’arrêter là ? visons le cas de ceux qui sont sortis du cadre scolaire, et qui ont nécessairement besoin de réviser ou d’apprendre tout court : les adultes. Derniers nés dans la famille nombreuse du parascolaire, qu’on pourrait appeler le postscolaire, les cahiers de vacances pour adultes, du truc érotico-coquin (il n’y a pas que les maths dans la vie active) au truc cérébral et sérieux édité par le CNRS qui vous permettra de briller à l’apéro du camping encore plus que d’habitude grâce à vos fines analyses géopolitiques.
Vous l’avez peut-être compris à demi-mots, mais le parascolaire, c’est presque aussi intéressant pour le libraire que le scolaire ou le rayon juridique-informatique : le degré zéro du glamour. Pas des paillettes, pas de conseils, pas de surprises, juste de la gestion de stock ; et les éditeurs vous obligent à prendre en avril des lots de 150 cahiers de vacances… et celui que tout le monde va vouloir cette année ce sera pour le passage du CE2 au CM1, et il sera bien évidemment en rupture… et ces regards accablés (des parents) quand le cahier de vacances a un retard de livraison et que le petit ne pourra pas l’emmener en colo… on se console en glissant un regard au minois ravi du bambin libéré de la corvée... et au mois de septembre, on reçoit les notés (les titres en rupture qu'on avait commandés au mois de juin et qui déboulent trois mois après la bataille)...
Dans la famille para, nous trouvons aussi le paranormal et le paramédical, soit ce qui se ballade autour et au-delà du normal et du médical : autant dire que les potentialités sont nombreuses, et bien plus imaginatives. Si on voulait faire bien plus d’argent, en s’appuyant sur le flux des mystiques babas cools qui vont au Naturalia voisin et sur l’angoisse contemporaine du développement personnel, on lancerait un rayon Spiritualités. Mais comme on est très sous-développé intérieurement, genre cartésien cynique, on en reste à la demande ponctuelle et à la commande clients, qui cependant ne manque pas de vous ouvrir des horizons. Je viens de découvrir aussi qu’Electre avait une catégorie « Vie future » et je ne résiste pas à l’envie de vous présenter mon chouchou, Le Voyage vers les sphères célestes : les étapes vers le paradis et la découverte des SPPA (sous-personnalités psycho-actives), où « L'auteure, chamane, psychothérapeute, médium et guérisseuse, décrit le passage du bas astral, ou enfer, vers les sphères célestes où règnent la paix, la béatitude et l'amour et où résident des êtres magiques resplendissants de beauté et de conscience. » Si c’est pas mignon, ça. Nous avons aussi eu droit à L’osthéopathie intrapelvienne et son concept d’arbre gynécologique. Enfin ce ne sont que quelques arbres, qui cachent une forêt éditoriale qui se porte bien mieux que l’Amazonie ; si vous avez l’occasion, rentrez dans une librairie ésotérique, avec ses rayons Réincarnations et vie après la mort, et ses bracelets en verroterie aux vertus propitiatoires. Ils ont souvent un rayon cd avec des enregistrements d’oiseaux et de la mer. De quoi rester matérialiste et sceptique pour au moins huit ou neuf vies.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 27 août 2010

En ce moment aux Buveurs d'Encre, un pack de six offert à toute acheteuse de "J''élève mon enfant"
Et O.P comme… Comme quoi, au juste ? Opération Promotionnelle, pardi, même si par pudeur, on s’en tient toujours à l’acronyme. Car nous faisons dans le culturel, ma bonne dame, et faudrait voir à ne pas nous confondre avec les vendeurs de lessive et autres crèmes hydratantes pour le corps. Cette mise au point faite, force est de reconnaître que l’O.P n’est dans son principe pas très différente de la bonne vieille promo du Shopi du coin, ladite O.P servant à « lancer » une nouvelle collection (*) ou à mettre en avant une collection déjà installée dans le but de booster les ventes. Dans ce cas, il s’agit d’assurer à cette collection une bonne visibilité en faisant « entrer en librairie » des titres qui ne s’y trouvent pas habituellement.
L’O.P repose sur le principe vieux comme le monde de l’intérêt partagé (ou supposé tel). Alors à qui profite le crime ?
Aux éditeurs, tout d’abord, qui occupent ainsi le terrain ou font sortir leur stock, lequel a plus de chance de se vendre exposé en librairie qu’en train de prendre la poussière dans les entrepôts. En plus, cela fait entrer de la trésorerie, denrée dont l’éditeur est friand.
Aux représentants, qui lorsqu’ils atteignent les objectifs reçoivent une prime ou à défaut la considération de leur employeur.
Aux libraires, qu’on remercie en leur octroyant « surremise » et « échéance », autrement dit une marge un peu plus conséquente (+ 2 % en général, oui, c’est minable, vous avez absolument raison, mais nous sommes des gagne-petits) et davantage de temps pour régler la cuenta (un ou deux mois de plus, ce qui est bien pratique, des fois). En plus, les libraires en profitent pour commander, en plus des bouquins un peu rares et en quantité, les meilleures ventes de la collection, ceux qu’ils sont à peu près sûrs de placer.
Aux clients, enfin, qui ont droit à leur priprime, y’a pas de raison. La prime consiste souvent en un livre gratuit ou un cadeau.
Côté livres, cela peut aller de l’attrape-tout hyper convenu (un livre à choisir entre un vieux Stephen King, un Ludlum, un classique français du XIXè siècle un titre psycho-santé genre «Et si ça venait du ventre ? » et cinq/six trucs du même tonneau) à la vraie bonne idée. Tiens, en ce moment on a en stock quelques exemplaires d’une chouette nouvelle de Zweig, Le bouquiniste Mendel, à remettre à chaque acheteur de deux Cahiers Rouges. Ben ouais, la prime est censée être la contrepartie de l’achat, voire même sa motivation. Dans les librairies de quartier, on a tendance à ne pas respecter à la lettre les consigne de l’éditeur, voire à ne pas les respecter du tout, ce qui ne gêne personne, surtout pas l’éditeur ou le représentant, tant qu’on prend l’O.P, on peut bien faire ce qu’on veut avec les cadeaux, ils s’en tamponnent. La prochaine fois que vous passez à la librairie, demandez-nous donc le Zweig, on vous le donnera avec plaisir (**) (***). En plus, cela nous fera un test et on saura si on nous lit ou si nos pauvres écrits se perdent sans espoir de retour dans le vide immense du cyberespace.
Côté cadeaux, là aussi on distribue à tort et à travers. Attention, pas d’affolement, n’espérez pas vous monter en ménage en guettant les O.P. Pas de chaîne-hifi, même pourrie, à gagner, pas de machine à café, les tasses à la rigueur. On reste dans le domaine du gadget. Des O.P, il y en a toute l’année, mais la grande saison, c’est tout de même l’été, époque où le monde du livre entre en sommeil (très peu de titres sortent entre la mi-juin et le 20 août, et, rien d’indispensable, soyez-en sûr). La place est donc libre pour que s’épanouissent les opérations promotionnelles les plus ébouriffantes, chaque éditeur y allant de la sienne. Alors, pour les cadeaux, direction la plage. Le sac de plage est un classique, de même que le bob ou la serviette, cela a été fait plusieurs fois. Pour ceux qui partent en Bretagne, Viviane Hamy proposait il y a deux ou trois ans de très jolis parapluies (****). Je me souviens aussi du Seuil, je crois bien que c’était le Seuil, qui nous avait très généreusement dotés de 100 exemplaires de paréos Antik Batik (je les ai comptés), de bonne qualité d’ailleurs, j’ai toujours le mien. On les avait mis en carton avec une étiquette « Servez-vous », cela donnait à la librairie un petit côté vacances. Sac de plage, bob, paréo, j’attendais qu’un pubeux intrépide complète la collec’ en nous proposanr cette année le string Folio ou 10X18, mais il semble que l’audace (ou le mauvais goût) ait ses limites.
Au moment où j’écris ces lignes, l’été se termine et les promoteurs ont remballé les nattes de plage. L’O.P change de nature et –rentrée oblige- vise plus particulièrement les enfants. La dernière en date concerne le lancement d’une nouvelle collection, Têtard est son nom. La prime est un sachet de bonbons, style haribo. Ces petites boules de gomme, (devinez ce qu’elles représentent) au goût artificiel de pommes écoeurant se révèlent assez addictives. J’ignorais que les grenouilles vivaient dans les arbres. A moins que le bonbon au bon goût de mare, avec des vrais morceaux de moucheron dedans ait été retoqué au blind test. Ce n’est de toute manière pas très grave ; il est peu probable que vos enfants en voient un jour la couleur, car figurez-vous que je suis en train de bouffer méthodiquement, paquet après paquet, les bonbons destinés à vos enfants, m’adonnant ainsi à la fois au péché de gourmandise et à ce qui d’un point de vue juridique doit constituer un abus de bien social caractérisé. Y’a pas à dire, c’est chouette d’être libraire.
* la collection, c’est l’ensemble des livres de la même famille chez un même éditeur. Folio est une collection de Gallimard
** dans les limites des stocks disponibles, comme on dit, qui ne sont quand même pas énormes
*** Cela dit, vous avez aussi le droit d’acheter deux Cahiers Rouges, on ne vous en voudra pas.
**** Je sais : en Bretagne /a) Il fait beau plusieurs fois par jour /b) il ne pleut que sur les cons
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 16 juin 2010
Ces arts, toujours à se taper dessus pour être le premier.Le « neuvième art » c’est l’expression banale mais pompeuse pour désigner la bande dessinée, ou bd, pour les intimes fan d’acronymes. En général on connaît aussi le septième art, mais je vous mets au défi de retrouver les autres, sachant que ça va jusqu’à onze. Ce n’est pas très malin de faire un classement des arts, même si c’est une idée d’Hegel à l’origine ; ce qui est encore plus tartignole c’est de continuer à numéroter les nouveaux venus dans le sérail très select des beaux-arts. Alors donc par ordre d’apparition (et d’importance) : architecture, sculpture, peinture, musique et poésie pour l’époque hégélienne, sur le sixième, c’est pas bien clair, peut-être bien le théâtre ou la photo, le septième, c’est le cinéma, le huitième, la télévision (ou alors le théâtre ou encore la photo), le neuvième, c’est sûr, c’est la bande dessinée, le dixième, ça devient compliqué, les prétendants au titre étant le jeu vidéo, le jeu de rôles, et le modélisme ferroviaire. Quant au onzième, ce serait l’art numérique ou le multimédia. Encore une preuve que quand Hegel n’est pas là , ça devient n’importe quoi ; on se croirait au turf, avec les outsiders et les moutons à cinq pattes qui essaient tant bien que mal de se faire une place sur le podium.
Donc la bande dessinée c’est entre la télé et le modélisme ferroviaire. En même temps, ça conforte une certaine idée de la bande dessinée, un truc de petits garçons, un divertissement sympa. Ouais ; va falloir passer par un autre bord pour la légitimation intellectuelle…
Car si la bande dessinée est utilisée à toutes les sauces (c’est jeune, c’est sympa la bd, allez hop ! mon petit projet de com/mon magazine/ma pub/ma ligne de vêtements va trop marcher si je mets de la bd dedans…), il y a toujours des réticences. Comme ma grand-mère, qui n’arrive pas à en lire, et qui lorsque je travaillais dans une librairie de bandes dessinées, me demandait quand j’allais travailler dans « une vraie librairie » ; et quand j’ai changé de crèmerie, elle s’est félicitée que je vende enfin de « vrais livres ». Si vous n’avez pas lu L’art selon Madame Goldgruber et L’art sans Madame Goldgruber de Malher, allez jeter un œil sur les affres de ce dessinateur autrichien aux prises avec une inspectrice des impôts qui ne voit pas dans quelle case socioprofessionnelle elle va bien pouvoir mettre le faiseur de petits Mickey.
Faux livre ou sous-genre, les choses ont de tout de même changé depuis quelques années. Ceux qui lisaient le journal de Tintin ou Pilote ont grandi, et les histoires aussi. Un lectorat adulte donc, et plus seulement masculin, ni relégué en librairies spécialisées. Fini le cliché du vieux garçon qui lit de l’heroic fantasy pour échapper à l’atonie de son quotidien d’ingénieur électronique. Même les femmes lisent de la bande dessinée, je vous jure ; marketteurs obligent, on se retrouve avec une avalanche de chick comics, sur le mode de la chick-lit.
Allez, on va l’avouer, la frénésie productive a gagné les éditeurs de bande dessinée : profitant de l’explosion du marché, on publie à tour de bras, du bon et du moins bon. C’est bien le problème : tandis que certains courent après une reconnaissance artistique, d’autres éditeurs courent après tous les lièvres possibles et imaginables. Sachez par exemple que des éditeurs se spécialisent dans l’humour socioprofessionnel et sportif, et qu’après le rugby, les fonctionnaires et le golf, ils ont osé les assureurs, la pétanque et les commerciaux. A quand le lancer de marteau, les comptables ou le curling ?
Mais bon, ça c’est le fond de cuve de Villageoise ; on est loin des grands crus que vous trouverez dans les rayons des Buveurs d’encre. Car on a une très haute opinion de la bande dessinée, pas élitiste, mais exigeante. Comme en littérature. C’est à mon avis une forme de littérature, au même titre que le théâtre. D’ailleurs, l’ami Hegel, il ne l’avait pas mis, la littérature, dans son top five.
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Sélectionné Par buveurs d'encre -- 04 juin 2010
Nous aussi, on est prêts à tout pour vous vendre des trucs....
Bon, je vous la fais courte : le merchandising (ou marchandisage en bon français), c’est nous dit Wikipédia, « l’ensemble des techniques visant à favoriser l'écoulement d'un produit dans le commerce par un travail sur la présentation de celui-ci ». Pour ceux qui voudraient un peu creuser la question, l’article de l’encyclopédie en ligne est clair et plutôt bien fait, et il existe également un certain nombre de gros bouquins, qu’on vous fera un plaisir de vous commander si vous le désirez, d’autant qu’ils sont en général très chers.
Oui et alors, quel rapport avec la librairie, me direz-vous ? Mais il est évident, car le merchandising est partout, y compris aux Buveurs d’encre. Rassurez-vous, je ne parlerai pas une fois de plus de ces cochoncetés de présentoirs que je vilipende à longueur de blog et détruis à coups de cutter (ça, ça s’appelle le merchandising du producteur), mais je souhaite vous inviter aujourd’hui à explorer l’autre versant de ce sommet du génie mercatique : le merchandising du distributeur, c’est-à -dire l’ensemble des trucs et astuces mis en œuvre par les commerçants roublards pour vous inviter à ouvrir votre portefeuille..
C’est un levier important en librairie, que cette « promotion sur le lieu de vente », car elle constitue l’un des rares éléments du mix-marketing sur lesquels peut jouer le libraire soucieux d’affirmer sa différence, puisque je vous le rappelle, nous avons tous accès aux mêmes livres que nous sommes tenus de vendre au même prix. J’écris cela à l’intention des étudiants aux métiers du livre qui viendraient folâtrer au fil de ces pages [alors qu’ils ont bien mieux à faire vu que les examens sont pour bientôt], histoire qu’ils ne perdent pas complètement leur temps.
Concrètement, comment gère-t-on les différents espaces commerciaux dans le magasin, les meilleurs endroits comme ceux qui sont pourris ? Sur quels livres fait-on en priorité des notes de lecture ? A quelle vitesse faire « bouger » les tables ? Quels bouquins mettre devant la caisse ? Sans qu’on y passe des plombes ni que ça fasse l’objet de séminaires interminables, sans même que ce soit aussi clairement formulé, c’est le genre de questions qu’on se pose forcément. Ben ouais, on ne met pas n’importe quel livre n’importe où, et le fait qu’on passe parfois plusieurs minutes à mettre (ou pas) la main sur celui que vous cherchez ne prouve rien, sinon que les gens sont vraiment des jean-foutre incapables de remettre le moindre bouquin à sa place.
La vitrine, c’est déjà tout un programme… L’idée, c’est de vous donner envie de rentrer et si faire ce peut, sans que ce soit sur un malentendu. Je me souviens qu’on avait mis en vitrine « Qui a dit que le yoga ne servait à rien ? », petit bouquin sympathique et rigolo, mais pas du tout le genre de publication destiné à attirer les aficionados du tantrisme. Forcément, ils sont sortis déçus. De même, il faut suivre l’actualité, sans courir derrière de manière servile.
Supposons qu’un bouquin sur un régime, genre méthode Duschmoll fasse un tabac, je ne vais pas le mettre en vitrine sous prétexte que ça se vend, vu qu’on n’a pas vraiment de rayon « santé » et que cela ne me branche pas plus que ça de le développer. En revanche, on a un rayon BD assez pointu, ce qui explique que vous puissiez parfois avoir en vitrine des albums qui se vendront de manière très confidentielle (voire pas du tout).. Voilà , c’est juste pour vous donner l’esprit.
Rebelote pour les tables, mais en plus compliqué. Ainsi, la table littérature ne nous permet-elle de mettre en évidence que 80 titres environ, soit 15% d’une rentrée littéraire et 20% des « nouveautés romans » que nous avons en moyenne en stock. Or, il faut savoir qu’entre une nouveauté classée en rayon nouveautés sous la table et une pile sur la table, le potentiel de vente est multiplié par 10 à 15. Pas facile de faire un choix, sachant qu’un roman que nous n’avons pas lu, qui n’a pas de presse et est classé en bas de rayon ne se vendra pas, sauf accident.
La grande question, c’est donc de savoir ce qu’on « pile ». Une « pile », c’est un livre qu’on va présenter à plat sur table, en plusieurs exemplaires posés les uns sur les autres. Le potentiel commercial du bouquin est un élément, mais le plus important est la cohérence entre ce qui se voit au premier coup d’œil et le fonds de la librairie. Il se trouve que nous sommes assez fans de littérature américaine, sud-américaine et de nouvelles, cela veut dire que vous trouverez toujours sur table quelques nouveautés relevant de l’une ou l’autre de ces catégories. Bien sûr, c’est mieux si elles se vendent, mais elles peuvent rester sur table 3 ou 4 mois quand bien même elles ne séduiraient qu’un nombre très réduit d’amateurs. Je ne me sens pas de proposer Knockemstiff ou Défense des animaux et pornographie à tout un chacun, même si c’est très bien. En vendre 10 exemplaires de chaque, c’est déjà un succès. En revanche, je n’hésiterai pas à virer assez vite de la table le best-seller qui ne se vend pas et qu’on trouve partout… surtout si un autre se précise à la suite.
Tenez, si j’étais sûr que vous n’hésitiez pas à me demander… le dernier Ruffin, par exemple, eh bien je ne l’aurai pas forcément sur table, ce qui me permettrait de mettre en avant autre chose. Ou je le mettrais en vitrine et pas sur table, ce qui fait que ne le trouvant pas, vous me le demanderiez… A condition que vous ne fassiez pas partie de cette étrange famille de clients qui détestent demander et préfèrent se débrouiller tout seuls, au risque de repartir bredouilles. Ce qui forcément à la longue nous chagrine. D’où Ruffin sur table (c’est juste un exemple, je n’ai rien contre Ruffin, ni pour d’ailleurs). Vous voyez, c’est pas simple. D’autant qu’il y a un certain nombre de livres peu ou pas médiatisés (la plupart en fait), qu’il est totalement inutile de prendre si on ne les met pas sur table. En même temps, on ne peut pas exposer que des choix personnels, même des romans qu’on aurait tous lus et aimés… Il faut des repères rassurants, bien médiatisés, indépendamment de leur qualité intrinsèque pour entrer / retenir le chaland..
Le choix des livres de caisse relève d’une problématique légèrement différente. L’axiome étant que la caisse est le meilleur endroit pour vendre n’importe quoi, la tentation est grande pour le commerçant d’y placer n’importe quoi, à forte valeur ajoutée de préférence. Mais la marge commerciale étant sensiblement la même qu’il s’agisse des essais de Gilles Deleuze ou du dernier tome des Blondes, le choix du libraire n’est pas soumis à des paramètres aussi bassement mercantiles. Bon : l’idée étant quand même de favoriser l’achat additionnel, (joliment appelé coup de cœur), le choix est plutôt dicté par l’originalité du bouquin, avec une prime à la marrade un peu sophistiquée. Cela dit, le sérieux du propos ne saurait suffire à disqualifier un ouvrage ; il trouvera sa place comme livre de caisse pour peu que l’emballage soit plaisant.
Ce petit tour de la librairie ne serait pas complet sans un crochet par un endroit que vous ne connaissez vraisemblablement pas… Sachez qu’il y a dans la librairie un VERITABLE triangle des Bermudes commercial, constitué par les trois présentoirs situés à proximité de la table de nouveautés « documents et essais » , au fond de la librairie. En cinq ans, je ne me souviens pas avoir vendu UN SEUL des livres exposés à cet endroit. Ce n’est pas faute de leur laisser une chance, car ils y séjournent en général longtemps puisque nous même finissons pas les oublier. Ayant tout essayé plusieurs fois, nous avons fini par lâcher complètement l’affaire. En ce qui me concerne, le choix finit par se faire sur de vagues critères esthétiques : tiens, je vais mettre ce bouquin rouge, il ira bien avec le gros jaunes avec les photos en couverture. J’ai un peu honte… mais je me dis qu’il y a bien des personnes qui choisissent les tableaux en fonction de la couleur des rideaux. Et puis, cela me repose de tout ce merchandising.
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